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Le chant d'Achille

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Ce ne sont encore que des enfants : Patrocle est aussi chétif et maladroit qu'Achille est solaire, puissant, promis à la gloire des immortels. Mais, grandissant côte à côte, un lien se tisse entre ces deux êtres si dissemblables.
Quand, à l'appel du roi Agamemnon, les jeunes princes se joignent au siège de Troie, la sagesse de l'un et la colère de l'autre pourraient bien faire dévier le cours de la guerre... Au risque de faire mentir l'Olympe et ses oracles.
Année:
2014
Langue:
french
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3 comments
 
Saphir07
J'ai adoré ! La relation des deux personnages est d'une pureté incroyable et la plume de l'auteur est très agréable, je recommande ce livre ! Et merci à ce site grâce auquel j'ai pu lire cette merveille ?
13 July 2021 (10:39) 
ned1985
MERCI BEAUCOUP!!!! Je pensais que je ne le ferais jamais
19 July 2021 (21:06) 
lia
Ce livre est un des meilleures que j'ai lu depuis longtemps, je remercie l'auteur d'avoir sorti ce livre. Je le recommande de vive voix !
11 September 2021 (12:09) 

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Le chant d’Achille





© Madeline Miller, 2012

Traduit de l’anglais (américain) par Christine Auché.

Titre de l’édition originale : The song of Achille

Publié par Ecco (2012)



Couverture :

© (The Bridgeman Art Library) Fight of Achilles with the River Scamander /

Philipp Otto Runge



© 2014 Éditions rue ƒromentin pour la traduction française

www.ruefromentin.com



Conversion du livre numérique : Puce & Plume

ISBN : 978-2-919547-33-3





Madeline Miller





Le chant d’Achille





Traduit de l’anglais (américain) par Christine Auché





roman





Éditions rue ƒromentin

Paris





À ma mère, Madeline, et à Nathaniel,





CHAPITRE 1





Mon père était roi et fils de rois. De petite taille comme la plupart des nôtres, il était bâti à la manière d’un taureau, tout en épaules. Ma mère avait quatorze ans lorsqu’il l’épousa, dès que la prêtresse eut confirmé sa fécondité. C’était un bon parti : de par sa condition de fille unique, la fortune de son père reviendrait à son époux.

Il ne se rendit pas compte qu’elle était simple d’esprit avant le jour du mariage. Son futur beau-père avait mis un point d’honneur à garder la promise voilée jusqu’à la cérémonie, il joua le jeu. Si elle était laide, il pourrait toujours se satisfaire avec les jeunes esclaves de sexe féminin et les petits serviteurs. Au moment où on lui ôta enfin son voile, on raconte que ma mère sourit. C’est ainsi que tout le monde comprit qu’elle était complètement stupide. Les épousées ne sont pas censées sourire.

Lorsque je vins au monde, aussitôt qu’il connut mon sexe, mon père m’arracha aux bras de ma mère pour me tendre à la nourrice. Prise de pitié, la sage-femme donna à la jeune accouchée un oreiller à étreindre à la place de son enfant. Elle le serra fort sans paraître remarquer le changement.

Très vite, je devins pour mon père une source de déception : trop petit, trop malingre. Je n’étais pas robuste. Ni rapide. Je chantais mal. Je ne me distinguais que par ma bonne santé. Les rhumes et les coliques, fréquents chez les;  enfants de mon âge, n’avaient pas prise sur moi. Mon père n’en était que plus méfiant à mon égard. Il m’observait d’un air contrarié. Étais-je une créature monstrueuse échangée au berceau ? Lorsqu’il me regardait, mes mains tremblaient. Et pendant ce temps-là, ma mère bavait, incapable de boire son vin proprement.

J’ai cinq ans quand c’est au tour de mon père d’accueillir les Jeux. Les hommes affluent d’aussi loin que de Thessalie et de Sparte, et nos coffres se remplissent de leur or. Durant vingt jours, une centaine de serviteurs s’affairent à battre le sol de la piste de course jusqu’à la dernière pierre. Mon père est bien résolu à ce que ces Jeux soient les plus fastueux de son époque.

Ce sont les coureurs dont je me souviens le mieux, leur corps enduit d’huile, brun comme une noix, tandis qu’ils s’étirent sur la piste au soleil. Des hommes mariés, barbus, à la carrure imposante se mêlent aux jeunes gens imberbes et aux plus jeunes garçons. Tous arborent les mêmes mollets aux muscles sculptés.

Le taureau a déjà été tué ; son sang achève de s’écouler dans la poussière et les coupes de bronze à patine brune. Il est allé docilement à la mort, un bon présage pour les Jeux imminents.

Les athlètes sont rassemblés devant l’estrade où mon père et moi sommes assis, entourés des prix que nous remettrons aux vainqueurs : vases dorés destinés à mélanger vin et eau ; trépieds en bronze battu ; lances en frêne aux précieuses pointes de fer.

Mais le véritable trophée est entre mes mains : une couronne de feuilles vertes poussiéreuses fraîchement coupées auxquelles j’ai rendu leur éclat en les frottant avec mon pouce. Mon père me l’a confiée à contrecœur. Tout ce que tu as à faire, c’est la tenir, répète-t – il pour se rassurer.

Les plus jeunes courront d’abord. Piétinant dans le sable, ils attendent le signal du prêtre. Ils n’en sont qu’à leur première poussée de croissance, et leurs os frêles pointent encore sous leur peau tendue. Mon regard est attiré par une tache claire au milieu des dizaines de têtes couronnées de tignasses brunes emmêlées. Je me penche en avant pour mieux voir. La chevelure du coureur chatoie comme du miel au soleil, ses reflets dorés pareils à un diadème princier.

Plus petit que les autres, il garde encore contrairement à eux les rondeurs de l’enfance. Ses longs cheveux flamboyants, retenus en arrière par un lien de cuir, tranchent sur la peau nue et brunie de son dos. Au moment où il se retourne, ses traits sont aussi sérieux que ceux d’un homme.

Lorsque le prêtre frappe le sol, le garçon se détache de la masse de corps épais des concurrents plus âgés. Ses mouvements sont fluides, et à mesure qu’ils se soulèvent en cadence, ses talons m’évoquent des langues roses et humides. Il gagne la course.

Je contemple fixement le vainqueur pendant que mon père prend la guirlande sur mes genoux pour le couronner : par contraste avec sa chevelure éclatante, les feuilles semblent presque noires. Pélée, son père, vient à sa rencontre avec un sourire fier. Son royaume est plus petit que le nôtre, mais on dit que sa femme est une déesse, et il est aimé de ses sujets. Mon père les regarde avec envie. Son épouse à lui est stupide, son rejeton trop lent pour concourir, même dans la catégorie des plus jeunes. Il se tourne vers moi.

— Voilà comment doit être un fils !

Sans la guirlande, mes mains sont soudain désœuvrées. J’examine le roi Pélée qui étreint son héritier. Celui-ci jette sa couronne en l’air et la rattrape. Il rit, le visage resplendissant de victoire.



À part cet épisode, il ne me reste que quelques images éparses de ma vie d’alors : mon père fronçant les sourcils, assis sur son trône, un adorable cheval de bois avec lequel j’aimais jouer, ma mère sur la plage, les yeux tournés vers la mer Égée. Dans ce tableau-là, je fais des ricochets pour la divertir. En rebondissant au-dessus de la surface lisse des flots, les cailloux émettent un léger ploc, ploc, ploc. Apparemment, ma mère aime la façon dont les ondulations se dissipent dans l’eau avant qu’elle ne redevienne aussi transparente que du verre. Ou peut-être aime-t-elle simplement la mer. Sur sa tempe brille une cicatrice en forme d’étoile, blanche comme l’os, rappel du jour où mon père l’a frappée avec la garde d’une épée. Ses orteils dépassent du sable où elle a enfoncé ses pieds, et je m’efforce de ne pas les heurter en cherchant mes cailloux. J’en choisis un que je jette au loin. C’est le seul souvenir que j’ai de ma mère, mais il est si idyllique que je suis presque certain de l’avoir inventé. Après réflexion, il est peu probable que mon père nous ait permis de passer du temps ensemble, moi, son fils trop simple, et elle, sa femme simple d’esprit. D’ailleurs, où sommes-nous ? Je ne reconnais pas la plage, ni le littoral. Tant d’années se sont écoulées depuis.





CHAPITRE 2





Un matin, je fus convoqué par le roi. Je me souviens d’avoir détesté l’interminable marche nécessaire pour remonter la salle du trône. Arrivé au bout, je m’agenouillai sur de la pierre. Certains monarques choisissaient de mettre des tapis pour ménager les genoux des messagers porteurs de longues nouvelles. Mon père avait préféré s’en abstenir.

— La fille de Tyndare est enfin prête à se marier, déclara-t-il.

Je connaissais ce nom. Roi de Sparte, il possédait d’énormes étendues des terres les plus fertiles du sud, du genre de celles que mon père convoitait. J’avais aussi entendu parler de sa fille, la plus belle femme de nos royaumes d’après la rumeur. On racontait que Léda, sa mère, avait été enlevée par Zeus, le roi des dieux en personne, déguisé en cygne. Neuf mois plus tard, elle avait enfanté deux paires de jumeaux : Clytemnestre et Castor, les enfants de son époux mortel, ainsi qu’Hélène et Pollux, les radieux bébés cygnes du dieu. Mais les dieux étant réputés pour leurs piètres performances en tant que parents, c’est Tyndare qui était censé subvenir à leurs besoins à tous.

Je ne réagis pas à l’annonce de cette nouvelle. Les affaires matrimoniales m’indifféraient.

Mon père s’éclaircit la gorge, troublant bruyamment le silence de la pièce.

— Ce serait un atout pour nous de l’accueillir dans notre famille. Tu vas aller te proposer en tant que prétendant.

Il n’y avait que nous deux dans la salle, aussi fut-il le seul à entendre mon soupir effrayé, mais j’étais conscient que je devais éviter de manifester ma gêne. Mon père connaissait d’avance toutes mes objections : j’avais neuf ans, j’étais disgracieux, je n’avais pas d’avenir, et la fille de Tyndare ne m’intéressait pas.

Nous partîmes le lendemain matin, nos sacs lourdement chargés de présents et de provisions pour le voyage. Des soldats nous escortaient, parés de leur plus belle armure. Je ne me souviens guère du trajet si ce n’est qu’il s’effectua par la route à travers des campagnes qui ne me laissèrent aucune impression. En tête de colonne, mon père dictait de nouveaux ordres à des secrétaires et des messagers qui s’égaillaient ensuite à cheval dans toutes les directions. Les yeux baissés sur les rênes, je lissais leur cuir avec mon pouce. Je ne saisissais pas quelle était ma place dans cette expédition, que je trouvais incompréhensible, comme la plupart des actes paternels. Mon âne avançait d’une démarche chaloupée, et je chaloupais à son rythme, heureux de cette distraction, si minime soit-elle.

Nous n’étions pas les premiers à avoir atteint la citadelle de Tyndare. Les étables remplies de chevaux et de mules fourmillaient déjà de serviteurs. Mon père paraissait mécontent de l’accueil qui nous était réservé : je le surpris en train de passer un doigt sur la pierre de l’âtre de nos chambres, les sourcils froncés. J’avais amené un jouet de chez moi, un petit cheval aux jambes articulées dont je soulevais un sabot après l’autre, imaginant que j’avais voyagé sur lui et non à dos d’âne. Pris de pitié, un soldat me prêta ses dés, que je jetai sur le sol avec fracas jusqu’à obtenir des six d’un seul coup.

Le jour où mon père ordonna qu’on me baigne et qu’on me coiffe arriva enfin. Il me fit changer de tunique, une fois, puis deux. Même si je ne voyais aucune différence entre la violette à liserés dorés et la pourpre à liserés dorés, je lui obéis. Ni l’une ni l’autre ne cachaient mes genoux bosselés. Mon père avait l’air puissant et sévère avec sa barbe noire qui lui barrait le visage. Le cadeau que nous allions offrir à Tyndare était prêt : un vase à mélanger le vin et l’eau doré à la feuille d’or et rehaussé de motifs en relief relatant l’histoire de la princesse Danaé. Zeus avait courtisé Danaé sous la forme d’une pluie d’or, et elle lui avait donné un fils, Persée, le tueur de Gorgones, second derrière Héraclès dans le palmarès de nos héros. Mon père me tendit l’objet.

— Ne nous fais pas honte, m’avertit-il.

Avant même de la découvrir, j’entendis la clameur montant de la grande salle : des centaines de voix se répercutant sur les murs de pierre, le bruit des gobelets et des armures. Les domestiques avaient ouvert en grand les fenêtres afin d’atténuer le vacarme, et tendu des tapisseries – décidément ce palais était cossu – sur chaque mur. Je n’avais jamais vu autant d’hommes à l’intérieur d’une seule pièce. Non, pas des hommes, me repris-je en pensée. Des rois.

On nous fit signe d’approcher pour nous asseoir tous ensemble sur des bancs drapés de peaux de vache, puis les domestiques reculèrent avant de s’évanouir dans l’ombre. Mon père enfonça ses doigts dans mon cou afin de me dissuader de gigoter.

Une atmosphère de violence planait dans cette pièce, où tant de princes, de héros et de rois se mesuraient pour un seul prix, mais nous savions paraître civilisés. Un par un, ces jeunes gens s’avancèrent, exhibant leur chevelure brillante, leur taille fine et leurs vêtements aux teintures coûteuses. Beaucoup d’entre eux étaient fils ou petits-fils de dieux. Tous avaient donné lieu à une chanson ou deux vantant leurs exploits, voire plus. Tyndare les salua chacun leur tour et accepta leurs cadeaux qui s’amoncelaient en une grosse pile au centre de la pièce, puis les invita à prendre la parole pour plaider leur cause.

Mon père était le plus âgé de tous, à l’exception d’un homme, qui, le moment venu, se présenta sous le nom de Philoctète.

– Un camarade d’Héraclès, murmura quelqu’un derrière nous avec un respect que je comprenais.

Héraclès était le plus formidable de nos héros, et Philoctète, l’un de ses plus proches compagnons, et le seul à avoir survécu. Il avait les cheveux gris, des doigts épais tout en tendons qui possédaient la dextérité musclée propre aux archers. Effectivement, quelques instants plus tard, il brandit le plus grand arc que j’aie jamais vu, en bois d’if poli avec une poignée en peau de lion.



– C’est l’arc d’Héraclès, expliqua-t-il. Il me l’a donné avant de mourir.

Chez nous, on se moquait des arcs, réputés être des armes de lâches. Néanmoins, personne ne pouvait dénigrer celui-là : il fallait une telle force pour l’utiliser que nous nous sentîmes tous subitement très humbles.

Le prétendant suivant, aux yeux peints comme ceux d’une femme, prit la parole.

— Idoménée, roi de Crète.

Il était mince, et quand il se leva, ses longs cheveux lui tombèrent jusqu’à la taille. Il offrit du fer, un métal rare, et une hache à deux lames, emblème de son peuple, ainsi qu’il le précisa. Ses mouvements me rappelèrent ceux des danseurs que ma mère appréciait tant.

Ensuite vint le tour de Ménélas, fils d’Atrée, assis à côté d’Agamemnon, son géant de frère à la carrure d’ours. La chevelure de Ménélas était d’un roux saisissant semblable à la couleur du bronze forgé. Il avait un corps robuste et trapu tout en muscles, plein de vitalité. Son cadeau, une étoffe magnifiquement teinte, était somptueux.

— Bien que la dame n’ait nul besoin de ces parures ! ajouta-t-il avec un sourire.

Quel commentaire bien tourné ! J’aurais aimé avoir quelque chose d’aussi intelligent à dire. Non seulement j’étais le seul dans la salle à avoir moins de vingt ans, mais je ne descendais pas d’un dieu. Peut-être le fils blond de Pélée aurait-il pu l’égaler, pensai-je. Malheureusement, son père l’avait gardé à la maison.

Les prétendants se succédaient, et leurs noms commencèrent à se brouiller dans ma tête. Mon attention faiblissante se concentra sur l’estrade, où je remarquai pour la première fois trois femmes voilées assises aux côtés de Tyndare. Je fixai le tissu blanc dissimulant leurs traits comme si j’avais une chance d’apercevoir fugitivement la personne cachée derrière. Après tout, mon père désirait que l’une d’entre elles devienne mon épouse. Leurs trois paires de mains, joliment ornées de bracelets, reposaient sagement sur leurs genoux. L’une des femmes était plus grande que les autres. Je crus apercevoir une boucle brune rebelle dépasser de sous son voile. Hélène a les cheveux clairs, me souvins-je. Ce n’était donc pas elle. J’avais complètement arrêté d’écouter ce que disaient les rois.

— Bienvenue, Ménoetios.

En entendant le nom de mon père, je sursautai. Tyndare nous regardait.

— Je suis désolé d’apprendre la mort de ton épouse.

— Ma femme est bien vivante, Tyndare. C’est mon fils qui vient aujourd’hui en vue d’épouser ta fille.

Le silence se fit et je m’agenouillai, étourdi par tous ces visages qui tournoyaient autour de moi.

La voix de Tyndare me sembla venir de très loin. Je ne détectai aucun jugement dans sa réponse.

— Ton fils n’est pas encore un homme, constata-t-il simplement.

— Ce n’est pas nécessaire. Je suis suffisamment homme pour nous deux.

En général, les habitants de nos contrées adoraient ce genre de plaisanterie audacieuse et un peu présomptueuse. Cependant, personne ne rit.

— Je vois, répondit Tyndare.

Malgré la morsure du sol de pierre sur ma peau, je ne bougeai pas. J’étais habitué à rester à genoux. Jamais encore je n’avais eu l’occasion de me réjouir de l’entraînement à cette position dont j’avais bénéficié dans la salle du trône paternelle.

Mon père reprit la parole, brisant le silence.

— D’autres ont amené du bronze et du vin, de l’huile et du bois. Quant à moi, j’apporte de l’or, mais il ne représente qu’une petite quantité du contenu de mes coffres.

Je me rendis compte que je tenais toujours le magnifique vase, et que mes doigts étaient posés sur les motifs de l’histoire de Danaé : l’apparition de Zeus dans une pluie d’or, l’expression surprise et apeurée de la princesse, leur accouplement.

— Ma fille et moi te sommes reconnaissants de nous offrir un cadeau d’une telle valeur, même si elle est dérisoire pour toi.

Un murmure collectif circula dans l’assistance. Bien qu’il n’ait pas l’air de s’en être aperçu, mon père venait d’essuyer une humiliation. Mes joues en brûlaient de honte.

— Je ferais d’Hélène la reine de mon palais. Car mon épouse, ainsi que tu le sais, n’est pas capable de régner. Ma fortune est largement supérieure à celle de tous ces jeunes gens, et mes exploits parlent d’eux-mêmes.

— Je croyais que le prétendant était ton fils.

Je relevai la tête au son de cette nouvelle voix. Elle appartenait à un homme qui n’avait encore rien dit. Dernier dans la file, il attendait, confortablement assis sur le banc, ses cheveux bouclés brillant à la lueur du feu. Une cicatrice en zigzag courait le long de sa jambe. Ses points perforaient la chair brun foncé du talon au genou et s’enroulaient autour de son mollet pour aller s’enfouir dans les ombres sous sa tunique. Sûrement une blessure au couteau ou quelque chose de ce genre, pensai-je. En effet, elle avait déchiré la peau dans un mouvement ascendant en laissant des traces aussi légères que la caresse d’une plume, dont la finesse démentait la violence du coup.

Mon père était furieux.

— Je ne crois pas t’avoir invité à parler, fils de Laërte !

L’homme sourit.

— Je t’ai interrompu, c’est vrai. Cela dit, tu n’as rien à craindre. Je n’ai pas d’intérêt personnel dans cette affaire. Je m’exprime en tant que simple observateur.

Un léger mouvement sur l’estrade attira mon attention. L’une des silhouettes voilées avait bougé.

— Que veut-il dire ? demanda mon père, perplexe. S’il n’est pas ici pour Hélène, pourquoi est-il venu ? Qu’il retourne donc à ses pierres et à ses chèvres !

L’homme haussa les sourcils sans répondre.

Tyndare réagit plutôt calmement lui aussi.

— Si ton fils doit être l’un des prétendants comme tu le suggères, eh bien, qu’il parle !

Malgré mon jeune âge, je compris que c’était à moi.



— Je m’appelle Patrocle, fils de Ménoetios, commençai-je d’une voix haut perchée, enrouée à force d’être restée si longtemps silencieuse. Je suis ici en tant que prétendant d’Hélène. Mon père est roi et fils de rois.

Je n’avais rien à ajouter. Loin d’imaginer que Tyndare me demanderait de prendre la parole, mon père ne m’avait donné aucune consigne. Je me levai pour aller placer le vase sur la pile d’offrandes, à un endroit où il ne risquerait pas de tomber. Après quoi, je fis demi-tour et revins m’asseoir sur mon banc. Je ne m’étais pas déshonoré en tremblant ou en trébuchant, je n’avais rien dit de stupide, et pourtant, j’étais cramoisi de gêne, bien conscient de l’impression que j’avais dû produire.

La file de prétendants continua toutefois à avancer comme si de rien n’était. Celui qui s’agenouilla alors était immense, une fois et demie plus grand que mon père, plus large aussi. Derrière le géant, deux serviteurs approchèrent un énorme bouclier aussi haut que lui, qui semblait encore renforcer la valeur de sa candidature, car nul homme ordinaire n’aurait pu le porter. Le bouclier n’avait d’ailleurs rien de décoratif : ses bords griffés et tailladés témoignaient des batailles qu’il avait subies. L’homme se présenta sous le nom d’Ajax, fils de Télamon. Son discours fut bref et abrupt, expliquant qu’il descendait de Zeus et que sa taille imposante constituait la preuve de la bienveillance persistante de son arrière-grand-père à son égard. Son cadeau était une lance en bois souple magnifiquement taillé, dont la pointe forgée luisait à la lueur des torches.

Le tour de l’homme à la cicatrice arriva enfin. Tyndare pivota dans son siège pour lui faire face.

— Eh bien, fils de Laërte ? Qu’est-ce qu’un observateur désintéressé peut trouver à dire de ces débats ?

Son interlocuteur se pencha légèrement en arrière.

— J’aimerais savoir comment tu vas empêcher les perdants de vous déclarer la guerre, à toi ou à celui qui aura la chance de devenir l’époux d’Hélène. À mon avis, une bonne demi-douzaine de prétendants dans cette salle est déjà prête à sauter à la gorge de ses concurrents.



— Cela semble t’amuser.

L’homme haussa les épaules.

— C’est la folie humaine que je trouve amusante.

— Le fils de Laërte nous méprise ouvertement !

Ajax, le géant, venait de parler. Ses poings serrés étaient aussi gros que ma tête.

— Jamais de la vie, fils de Télamon.

— Qu’est-ce que tu nous chantes, Ulysse ? Sois franc, pour changer, intervint Tyndare.

C’était la première fois que je l’entendais prendre un ton aussi coupant.

Ulysse haussa à nouveau les épaules.

— Tu as fait un pari dangereux, en dépit des trésors et de la renommée que tu as gagnés. Tous ces hommes ont du mérite, et ils le savent. Ils ne se laisseront pas éconduire si facilement.

— Tu m’as déjà raconté tout cela en privé.

À côté de moi, mon père se raidit. Une conspiration. Il n’était pas le seul de la pièce à paraître en colère.

— C’est vrai. Seulement, je te propose une solution, poursuivit Ulysse en levant ses mains vides. Je n’ai rien apporté, et je ne cherche pas à courtiser Hélène. Comme cela a été dit, je suis roi des chèvres et des pierres. En échange de ma solution, je te demande la récompense dont je t’ai parlé.

— Donne-moi ta solution et tu auras ton prix.

Je perçus un autre léger mouvement sur l’estrade. Une main de femme avait tressauté sur la robe de sa compagne.

— Alors voilà. Je crois que nous devrions laisser Hélène choisir.

Ulysse s’interrompit, ce qui donna à l’auditoire le temps d’émettre des murmures incrédules. En général, les femmes n’avaient pas leur mot à dire dans ce genre d’affaire.

— Ainsi, personne ne pourra te reprocher de t’être trompé. Mais elle doit se décider tout de suite, pour ne pas être suspectée de t’avoir demandé conseil. De plus, conclut-il, le doigt levé, avant qu’Hélène ne se prononce, chaque homme ici présent doit jurer de respecter cette décision, et de défendre à l’avenir son mari contre tous ceux qui voudraient la lui prendre.

Je sentis le trouble de l’assistance. Un serment ? Et portant sur un sujet aussi peu conventionnel que le choix d’un époux par une femme, de surcroît. Tout le monde se méfiait.

— Très bien, annonça Tyndare, imperturbable, avant de tourner la tête vers les femmes voilées. Acceptes-tu, Hélène ?

Quoique basse et charmante, la voix de la princesse porta aux quatre coins de la salle. Elle se contenta de répondre par l’affirmative, mais je notai que les autres prétendants étaient tous parcourus d’un frisson. Même moi qui n’étais qu’un enfant, je le ressentis, émerveillé du pouvoir de cette femme qui, malgré son voile, était capable de fasciner une pièce entière. Nous nous souvînmes soudain ce qu’on racontait d’elle : sa peau dorée, ses yeux sombres et brillants comme l’obsidienne luisante contre laquelle nous échangions nos olives. À ce moment-là, elle valait toutes les richesses amassées au centre du hall. Autant que toutes nos vies réunies.

Tyndare acquiesça.

— Dans ce cas, qu’il en soit ainsi ! Tous ceux qui souhaitent prêter serment le feront maintenant.

J’entendis des grommellements, quelques voix à moitié en colère, mais personne ne partit. Nous étions tous les captifs de la voix d’Hélène, et de son voile qui palpitait légèrement au gré de sa respiration.

Un prêtre prestement convoqué conduisit une chèvre blanche à l’autel. Comme nous étions à l’intérieur, c’était un choix plus judicieux qu’un taureau dont le sang aurait pu fâcheusement éclabousser le sol de pierre. L’animal mourut facilement, et l’officiant mélangea son sang sombre aux cendres de cyprès avant de le verser dans la coupe, qui grésilla bruyamment dans la salle silencieuse.

— À toi l’honneur, lança Tyndare en désignant Ulysse.

Même un gamin de neuf ans tel que moi était capable de comprendre à quel point le choix du roi était avisé. Ulysse s’était déjà montré un peu trop malin. Nos alliances disparates ne fonctionnaient que lorsqu’aucun protagoniste ne pouvait être beaucoup plus puissant que les autres. Je remarquai que tout le monde affichait un air satisfait : Ulysse n’aurait pas le loisir d’échapper au nœud coulant qu’il s’était lui-même enroulé autour du cou.

Un demi-sourire se dessina sur ses lèvres.

— Bien sûr, avec plaisir.

Je devinai qu’il n’était pas sincère. Je l’avais observé durant le sacrifice : il s’était reculé dans l’ombre comme pour se faire oublier. Il se leva et s’approcha de l’autel.

— Hélène, commença-t-il en marquant une pause pour tendre à moitié le bras vers le prêtre, souviens-toi que je prête seulement serment à titre de compagnon, et non de prétendant. Si tu me choisissais, tu ne te le pardonnerais jamais.

Sa plaisanterie provoqua quelques rires ici et là. Nous savions tous qu’une femme aussi lumineuse qu’Hélène avait peu de chances de jeter son dévolu sur le roi de l’aride Ithaque.

L’officiant nous appela à lui un à un afin de marquer nos poignets d’un petit signe de sang et de cendre qui serait aussi contraignant que des chaînes. Je lui répondis en psalmodiant la formule du serment, le bras levé devant l’assistance.

Quand le dernier homme eut regagné sa place, Tyndare se leva.

— Choisis, ma fille.

— Ménélas.

À notre surprise à tous, elle avait parlé sans hésitation. Nous nous attendions à un certain délai, à de l’indécision. Je me retournai vers le prétendant aux cheveux roux, dont les traits s’étaient éclairés d’un énorme sourire. Saisi d’un élan de joie, il donna une bourrade dans le dos de son frère silencieux. Tous les autres visages exprimaient la déception, voire le chagrin. Pourtant, aucun des prétendants ne chercha son épée : le sang scellant notre serment avait déjà séché en couche épaisse sur nos poignets.

— Très bien ! déclara alors Tyndare. Je suis heureux d’accueillir un deuxième fils d’Atrée dans ma famille. Tu auras donc mon Hélène, de même que ton valeureux frère a jadis demandé la main de ma Clytemnestre, ajouta-t-il en désignant la plus grande des femmes, comme si elle devait se lever.

Elle ne bougea pas. Peut-être n’avait-elle pas entendu.

— Et la troisième ?

Le cri émanait d’un petit homme assis à côté du géant Ajax.

— Ta nièce, reprit-il. Je peux l’épouser ?

Ravie de cette diversion qui rompait la tension, la foule éclata de rire.

— Tu arrives trop tard, Teucer, dit Ulysse par-dessus le brouhaha. Elle m’est promise.

Je n’eus pas l’occasion d’en entendre davantage. La main de mon père m’agrippa rageusement l’épaule pour m’obliger à quitter mon banc.

— Nous n’avons plus rien à faire ici.

Nous repartîmes chez nous le soir même, et je grimpai à nouveau sur mon âne, amèrement déçu de n’avoir pu entrevoir la beauté légendaire d’Hélène.

Mon père ne mentionna plus jamais cette expédition, et après mon retour, les événements s’emmêlèrent étrangement dans ma mémoire. Le sang du pacte et la pièce pleine de rois me paraissaient pâles et lointains comme une chanson imaginée par un barde, et non provenir d’une scène vécue. M’étais-je réellement agenouillé devant eux ? Et ce serment que j’avais prêté ? En y repensant, tout cela me parut absurde, stupide et improbable, à l’image d’un rêve que l’on a oublié le soir venu.





CHAPITRE 3





Debout dans un champ, j’avais dans les mains deux jeux d’osselets que l’on m’avait offerts. Ils ne provenaient pas de mon père, qui n’en aurait jamais eu l’idée. Ni de ma mère, à qui il arrivait de ne pas me reconnaître. Je ne parvenais pas à me souvenir qui me les avait donnés. Un roi de passage ? Un noble cherchant à s’attirer les bonnes grâces de son roi ?

Leur surface en ivoire sculpté et sertie d’onyx était lisse sous mon pouce. Nous étions à la fin de l’été, et je haletais d’avoir couru pour venir du palais. Depuis le jour des courses, on m’avait assigné un professeur chargé de m’enseigner les disciplines athlétiques : la boxe, le combat à l’épée et à la lance, le lancer du disque. Par bonheur, j’avais réussi à lui échapper, et j’exultais, ivre de cette légèreté que procure la solitude. C’était la première fois depuis des semaines que j’étais tranquille.

Et puis le garçon était apparu. Clytonymos, le fils d’un noble qui fréquentait souvent le palais. Plus vieux que moi, mais aussi plus grand, et affligé d’un embonpoint déplaisant. Ses yeux avaient surpris l’éclair des osselets brillant dans ma main. Il m’adressa un regard torve en tendant le bras :

— Fais voir !

— Non.

Je ne voulais pas qu’il les touche avec ses gros doigts sales. D’autant que, en dépit de ma petite taille, c’était moi le prince. N’avais-je pas au moins ce droit-là ? Mais les fils de seigneurs avaient l’habitude que je leur obéisse, certains que mon père n’interviendrait pas.

— Je les veux.



Il n’avait même pas adopté un ton menaçant. Pas encore. Je le détestai. J’aurais mérité d’être menacé.

— Non.

Il fit un pas en avant.

— Donne !

— Ils sont à moi.

Je montrai les dents, refermant brusquement les mâchoires comme les chiens quand ils se disputaient les restes à notre table.

Lorsque Clytonymos essaya d’attraper les osselets, je le repoussai. À mon grand plaisir, il trébucha. Il ne me prendrait pas ce qui m’appartenait.

— Eh ! protesta-t-il avec colère.

J’étais petit. On me disait simple d’esprit. S’il faisait machine arrière maintenant, ce serait déshonorant. Il s’approcha encore, tout rouge. Sans le vouloir, je reculai.

Il eut une grimace méprisante.

— Espèce de lâche !

— Je ne suis pas un lâche ! protestai-je.

Ma voix avait monté d’une octave, et ma peau me brûlait.

— Ton père pense que si, rétorqua-t-il en articulant délibérément comme pour savourer ses paroles. Je l’ai entendu le dire au mien.

— Ce n’est pas vrai, ripostai-je.

Mais je savais bien qu’il avait raison.

Le garçon s’approcha un peu plus, le poing levé.

— Tu me traites de menteur ?

J’étais sûr qu’il allait me frapper. Il cherchait seulement un prétexte. J’imaginais très bien la façon dont mon père avait prononcé ce mot : lâche. J’appuyai mes mains sur la poitrine de Clytonymos avant de le pousser de toutes mes forces. Notre pays était recouvert d’herbe et de blé. Une petite culbute serait sans conséquence.

Je m’invente des excuses. C’est aussi un pays de rocaille.

Sa tête émit un bruit sourd en heurtant la pierre, et je vis ses yeux s’écarquiller de surprise. Autour de lui, le sol se mit à saigner.



Je contemplai la scène, la gorge serrée d’horreur en réalisant mon méfait. Jamais encore je n’avais vu un être humain mourir. Les taureaux et les chèvres, oui, et même les poissons qui périssaient la bouche ouverte sans saigner. J’avais aussi surpris la mort dans des tableaux, des tapisseries, sur les silhouettes noires gravées sur nos plats, sans avoir vu d’agonie : ces râles, ces sons étranglés, cette lutte désespérée. L’odeur de la vie qui reflue. Je m’enfuis.

Quelque temps plus tard, on me retrouva au pied noueux d’un olivier. Pâle et apathique, j’étais assis dans une flaque de vomi. Les osselets avaient disparu, égarés durant ma fuite. Mon père posa sur moi un regard courroucé, les lèvres retroussées sur ses dents jaunies. D’un geste, il ordonna aux serviteurs de me soulever pour m’emmener à l’intérieur.

Les parents du garçon exigèrent l’exil immédiat ou la mort. Non seulement ils étaient puissants, mais il s’agissait de leur aîné. Ils pouvaient permettre à un roi de brûler leurs champs ou de violer leurs filles, à condition d’obtenir réparation. En revanche, on ne touchait au fils de personne. Un tel outrage pouvait amener les nobles à se soulever. Nous connaissions les règles : nous nous y accrochions pour éviter l’anarchie qui semblait toujours imminente. Une brouille ancestrale. À cette pensée, les domestiques firent le signe destiné à conjurer le mal.

Ayant passé toute son existence à lutter péniblement pour garder son royaume, mon père ne l’aurait pas risqué pour un fils comme moi, alors que les héritiers et les matrices qui les enfantaient étaient si faciles à trouver. C’est pourquoi il accepta : je partirais en exil afin d’être élevé dans le royaume d’un autre. En échange de mon poids en or, on m’y éduquerait jusqu’à l’âge adulte. Je n’aurais ni parents, ni nom de famille, ni héritage. À notre époque, la mort était préférable, mais mon père était pragmatique. Cette solution représentait une dépense moindre en comparaison aux somptueuses funérailles que ma disparition aurait nécessitées.

Voilà comment je me retrouvai orphelin à dix ans. Voilà comment j’arrivai à Phtie.



Aussi menue qu’une pierre précieuse, Phtie était la plus petite de nos contrées, coincée dans un recoin de terre au nord entre les arêtes du mont Othrys et la mer. Pélée, son roi, était l’un de ces hommes aimé des dieux : sans être divin, il était intelligent, courageux, beau, et aucun de ses pairs ne pouvait égaler sa piété. En guise de récompense, nos divinités lui avaient offert une nymphe des mers pour épouse, une marque d’honneur suprême. Après tout, quel mortel ne voudrait-il pas mettre une déesse dans son lit et lui faire un fils ? Le sang divin purifiait notre race terne, engendrant des héros de poussière et d’argile. Sans compter que cette déesse était porteuse d’une promesse plus grande encore : les Parques avaient prédit que son fils surpasserait son père de très loin. La lignée de Pélée serait assurée. Malheureusement, comme tous les cadeaux des dieux, celui-ci comportait un revers : la déesse n’était pas consentante.

Tout le monde, même moi, avait entendu l’histoire de l’enlèvement de Thétis. Les dieux avaient conduit Pélée à l’endroit secret où elle aimait rester assise sur la plage en lui enjoignant de ne pas s’attarder en préambules, car elle n’accepterait jamais un mariage avec un humain.

Ils l’avaient aussi prévenu de ce qui pourrait arriver une fois qu’il l’aurait attrapée. À l’image de son père Protée, l’insaisissable Vieillard de la Mer, la Néréide Thétis était rusée et capable de donner à sa peau mille aspects changeants de fourrure, de plumes et de chair. Ainsi, même quand elle l’attaquerait à coups de bec, de griffes, de dents, d’anneaux et de dards, Pélée ne devait la laisser partir sous aucun prétexte.

Aussi pieux qu’obéissant, il avait suivi les instructions des dieux et attendu pour s’emparer d’elle qu’elle émerge des vagues couleur ardoise, sa longue chevelure noire pareille à la queue d’un cheval. Malgré sa violente résistance, il avait tenu bon et l’avait fermement étreinte jusqu’à ce qu’ils soient tous deux épuisés, hors d’haleine et griffés par le sable. Le sang des blessures qu’elle lui avait infligées s’était mêlé aux traces de sa virginité perdue sur ses cuisses. Néanmoins, son refus n’avait plus d’importance, car sa défloration la liait autant que le serment du mariage.

Les dieux la forcèrent à jurer de rester au moins un an avec son époux, et elle s’acquitta de cette présence obligatoire sur terre comme d’une sentence en restant silencieuse, maussade et sans réaction. Lorsqu’il se saisissait d’elle, elle ne prenait pas la peine de se contorsionner en signe de protestation. Au contraire, elle restait allongée, raide et muette, humide et froide comme un vieux poisson. Son utérus hostile ne donna à Pélée qu’un seul enfant. À l’instant précis où sa peine se termina, elle sortit de leur demeure en courant pour plonger dans la mer.

Elle ne revenait que pour rendre visite au garçon, jamais pour une autre raison, et jamais pour de longues périodes. Le reste du temps, l’enfant était élevé par des précepteurs et des gouvernantes, sous la surveillance de Phénix, celui de ses conseillers en qui Pélée avait le plus confiance. Le roi regretta-t-il jamais le cadeau que lui avaient offert les dieux ? Une femme ordinaire aurait considéré qu’elle avait de la chance d’avoir un époux d’humeur aussi agréable que ce Pélée au visage ridé par trop de sourires. Cependant, pour la Néréide Thétis, rien ne pourrait effacer la tache liée à sa médiocrité de mortel.



Un serviteur dont je ne compris pas le nom me conduisit à travers le palais. Peut-être ne s’était-il même pas présenté. Les pièces étaient plus petites que chez moi, comme pour s’accorder à la modestie du royaume qu’elles gouvernaient. Les murs et les sols étaient taillés dans du marbre du cru, plus blanc que celui que l’on trouvait dans le sud. Mes pieds sombres contrastaient avec leur pâleur.

J’avais les mains vides. Mes quelques effets personnels avaient été portés dans ma chambre, et le trésor envoyé par mon père était en route pour la salle des coffres. Une panique étrange m’avait envahi au moment où j’en avais été séparé. Il m’avait tenu compagnie durant mes semaines de voyage, et me rappelait ma valeur. Je connaissais désormais son contenu par cœur : cinq gobelets aux pieds gravés, un sceptre au lourd pommeau, un collier d’or battu, deux statues d’oiseaux, et une lyre sculptée, dorée aux extrémités. Mon père avait triché avec ce cadeau. Matériau bon marché, abondant et lourd, le bois dans lequel était sculpté l’instrument occupait l’espace réservé à l’or, mais la lyre était si belle que personne n’avait émis d’objection. Elle avait fait partie de la dot de ma mère. Pendant le trajet, je plongeais souvent la main dans les sacoches de ma monture pour en caresser le bois poli.

Je supposai qu’on m’amenait dans la salle du trône afin que je m’y agenouille en signe de gratitude, mais le domestique s’arrêta tout à coup devant une porte sur le côté. Il m’informa que le roi Pélée était absent, et qu’à défaut, j’allais rencontrer son fils. Cette nouvelle me rendit nerveux. Ce n’était pas ce à quoi je m’étais préparé en répétant consciencieusement mon discours sur mon âne. Le fils de Pélée. Je me souvenais encore de la couronne sombre contrastant avec sa chevelure éclatante, et de la façon dont ses talons se soulevaient en cadence sur la piste comme des langues roses. « Voilà comment doit être un fils », avait dit mon père.

Allongé sur un banc tapissé de coussins, il grattait nonchalamment les cordes d’une lyre posée en équilibre sur son ventre. Soit il ne m’avait pas entendu entrer, soit il avait choisi de ne pas regarder dans ma direction. C’est à ce moment-là que je commençai à comprendre quelle serait ma place à Phtie. Jusqu’alors prince, attendu et annoncé, j’étais devenu une quantité négligeable.

Alors que je faisais un autre pas en avant en traînant des pieds, il tourna mollement la tête pour me dévisager. En cinq ans, il avait perdu ses rondeurs enfantines. Bouche bée de surprise, je contemplai sa beauté froide, ses iris vert foncé, ses traits aussi fins que ceux d’une fille, frappé d’une aversion instinctive à son égard. Je n’avais pas changé autant, et pas en aussi bien.

Il bâilla, les paupières lourdes.

— Comment t’appelles-tu ?

Son royaume représentait la moitié, le quart, voire le huitième de celui de mon père, j’avais tué un garçon et été envoyé en exil, et il ne me reconnaissait même pas. Je refusai de répondre, les mâchoires serrées.

— Comment t’appelles-tu ? redemanda-t-il plus fort.



Mon silence était excusable la première fois : je ne l’avais peut-être pas entendu. Maintenant, il ne l’était plus.

— Patrocle.

C’était le nom que mon père m’avait donné à ma naissance, un geste plein d’espoir mais peu judicieux, qui me laissait un goût amer sur la langue, car il signifiait « honore ton père ». J’attendis qu’il lance une plaisanterie à ce sujet, une réflexion spirituelle sur ma disgrâce. Il s’en abstint. Peut-être est-il stupide, lui aussi, songeai-je.

Il roula sur le côté pour se retrouver face à moi. Une boucle rebelle de cheveux dorés lui tomba sur la figure, et il souffla dessus pour la repousser.

— Moi, c’est Achille.

Je levai sommairement le menton d’un ou deux centimètres au lieu de répondre. Nous nous observâmes mutuellement quelques secondes. Finalement, il cligna des yeux et bâilla à nouveau, la bouche grande ouverte comme celle d’un chat.

— Bienvenue à Phtie.

Moi qui avais été élevé dans une cour royale, je savais quand on me signifiait de prendre congé.

Cet après-midi-là, je découvris que je n’étais pas le seul enfant adoptif de Pélée. Ce modeste roi était riche de fils abandonnés. On racontait qu’il avait lui-même jadis été un fugitif, et il était réputé pour sa charité envers les exilés. Mon lit était une paillasse posée dans une longue pièce aux allures de caserne, remplie d’autres garçons occupés à paresser ou à se bagarrer. Un domestique me montra où on avait rangé mes affaires. Quelques garçons levèrent la tête pour me fixer. Je suis sûr que l’un d’entre eux me demanda mon nom, et que je répondis. Ils reprirent leurs jeux. Personne d’important, avaient-ils dû conclure. D’un pas raide, je marchai jusqu’à ma paillasse où j’attendis l’heure du dîner.

Au crépuscule, on nous appela au moyen d’une cloche de bronze qui résonnait depuis les tréfonds du palais. Abandonnant leurs jeux, les pensionnaires affluèrent dans le couloir. Le plan du bâtiment ressemblait à un terrier de lapins, tout en corridors tortueux et en petits recoins inattendus. Je faillis rentrer dans celui qui me précédait de peur d’être distancé et de me perdre.



La pièce destinée aux repas était une longue salle à l’avant de l’édifice, aux fenêtres donnant sur les contreforts du mont Othrys. Elle était suffisamment grande pour que nous nous y attablions tous ensemble, et même à beaucoup plus. Pélée aimait recevoir et distraire ses invités. Nous prîmes place sur des bancs de chêne, devant des tables à la surface éraflée par les assiettes posées dessus avec fracas au fil des ans. La nourriture était simple mais abondante : du poisson salé et du pain épais servi avec un fromage aux herbes. Il n’y avait pas de viande là-bas, ni chèvre, ni bœuf. Elle était réservée aux personnes de sang royal, ou aux jours de fête. De l’autre côté de la pièce, j’aperçus un éclair de chevelure dorée brillant à la lumière de la lampe. Achille. Il était assis avec un groupe hilare au sujet de quelque chose qu’il avait dit ou fait. Voilà comment doit être un prince, ruminai-je en baissant les yeux sur mon pain dont les graines grossières et rugueuses m’égratignaient presque les doigts.

Après le repas, nous fûmes autorisés à nous occuper à notre guise. Certains se rassemblèrent dans un coin.

— Tu veux jouer ? me demanda l’un d’entre eux.

Ses cheveux avaient encore des boucles enfantines. Il était plus jeune que moi.

— Jouer ?

— Aux osselets, expliqua-t-il, la main ouverte pour me montrer les siens, en os sculpté.

Je sursautai, puis reculai d’un pas.

— Non, répondis-je d’une voix trop forte.

Surpris, mon interlocuteur battit des paupières.

— D’accord !

Il tourna les talons avec un haussement d’épaules.

Cette nuit-là, je rêvai du garçon mort et de son crâne fracassé comme un œuf contre le sol. Il m’a suivi, pensai-je avec effroi. Le sang se répand, aussi sombre que du vin. Il ouvre les yeux, et ses lèvres se mettent à bouger. Je plaque mes mains sur mes oreilles. On dit que les voix des morts ont le pouvoir de rendre fous les vivants. Il ne faut pas que je l’entende parler.

Je me réveillai terrorisé, espérant que je n’avais pas crié tout haut. Les étoiles, semblables à des têtes d’épingles, étaient la seule source de lumière. Il n’y avait apparemment pas de clair de lune. Dans le silence, ma respiration faisait un bruit strident, et les roseaux de mon matelas crépitaient doucement sous mon poids, comme s’ils me caressaient le dos de leurs doigts fins. La présence des autres était loin de me rassurer : nos morts reviennent se venger même devant témoins.

Les étoiles bougèrent et quelque part, la lune s’aventura insidieusement dans le ciel. Quand mes paupières se refermèrent enfin, le garçon m’attendait encore, couvert de sang, le visage d’une pâleur crayeuse. Bien sûr. Aucune âme ne souhaitait être envoyée avant l’heure dans notre sinistre monde souterrain. L’exil apaisait peut-être la colère des vivants, mais pas celle des morts.

Au réveil, j’avais les yeux collés, les membres lourds et engourdis. Impatients de débuter la journée, les autres se pressaient autour de moi en se préparant pour le petit-déjeuner. La nouvelle de mon caractère étrange s’était vite répandue, si bien que le jeune garçon ne s’approcha plus de moi, ni pour jouer aux osselets, ni pour autre chose. Au repas, mes doigts poussèrent du pain entre mes lèvres, et ma gorge l’avala. On me versa du lait. Je le bus.

Ensuite, on nous emmena dans les cours réservées à l’exercice afin de nous initier au maniement de la lance et de l’épée sous la lumière poussiéreuse du soleil. Je mesurai alors l’étendue de la bonté de Pélée : bien entraînés et redevables envers lui, nous constituerions un jour une belle armée à sa solde.

On me donna une lance, et une main calleuse corrigea ma prise, puis la corrigea encore. Je l’envoyai, effleurant tout juste la périphérie du chêne qui nous servait de cible. Le maître souffla bruyamment avant de m’en passer une seconde. Je scrutai la rangée d’enfants à la recherche du fils de Pélée. Il n’était pas là. Je visai une fois de plus le chêne à l’écorce grêlée et craquelée dont la sève suintait par endroits avant de recommencer l’exercice.

Le soleil monta, puis monta encore. Irritée par la poussière brûlante, ma gorge me semblait de plus en plus sèche et chaude. Lorsque les maîtres nous libérèrent, la plupart des élèves fuirent vers la plage, toujours agitée de petites brises. Là-bas, ils jouèrent aux osselets et firent des courses en criant des plaisanteries dans leurs rudes dialectes pointus du nord.

Mes paupières étaient lourdes, mon bras douloureux après les efforts de la matinée. Je m’assis dans l’ombre rabougrie d’un olivier pour admirer les vagues de l’océan au loin. Personne ne m’adressa la parole. J’étais facile à ignorer. Finalement, ce n’était pas si différent de chez moi.



Le lendemain, la même routine se répéta : une matinée d’exercices fatigants, suivie d’un long après-midi durant lequel je passai des heures seul. La nuit, le quartier de lune rétrécissait de plus en plus. Je le fixai jusqu’à arriver à le voir même les yeux fermés, sa courbe jaune se détachant vivement contre l’obscurité de mes paupières. J’espérais pouvoir ainsi éloigner les visions du garçon.

Notre déesse de la lune est dotée de pouvoirs magiques sur les défunts. Si elle le souhaite, elle peut bannir les rêves.

Malheureusement, elle n’y parvint pas. Nuit après nuit, Clytonymos revint, avec son regard fixe et son crâne fracassé. Certaines fois, il se retournait pour me montrer le trou qu’il avait dans la tête, là où la masse molle de son cerveau pendouillait. D’autres, il tendait la main vers moi. Je me réveillais alors en m’étouffant d’horreur, et je fixais un point devant moi dans l’obscurité jusqu’au matin.





CHAPITRE 4





Les repas dans la salle à manger voûtée étaient mon seul répit. Là-bas, les murs ne paraissaient pas aussi oppressants, et la poussière de la cour ne m’encombrait pas la gorge. Le bourdonnement constant des voix diminuait à mesure que les bouches se remplissaient. Je pouvais m’asseoir tranquillement avec ma nourriture et respirer enfin.

C’était aussi ma seule occasion de voir Achille. Ses journées de prince étaient séparées des nôtres, emplies de tâches auxquelles nous n’avions pas lieu de prendre part. Il mangeait cependant toujours avec nous et circulait parmi les tables. Dans l’immense pièce, sa beauté rayonnait telle une flamme vitale et radieuse, qui attirait mon attention malgré moi. Sa bouche était un arc charnu, son nez une flèche aristocratique. Quand il s’asseyait, ses membres ne se tordaient pas à la manière des miens, mais se plaçaient naturellement avec une grâce parfaite, comme s’il posait pour un sculpteur. Néanmoins, le plus remarquable était peut-être son manque de timidité. Il ne se pavanait pas en faisant la moue comme les autres enfants qui avaient la chance d’être beaux. D’ailleurs, il semblait parfaitement ignorer l’effet qu’il produisait sur son entourage. Je ne comprenais pas comment il faisait, avec tous ces garçons qui se massaient autour de lui, pareils à des chiens serviles aux langues pendantes.

J’observais tout cela depuis ma place au coin de la table en écrasant du pain dans mon poing. La pointe tranchante de mon envie était pareille à un silex, à deux doigts de produire une étincelle.

Un de ces jours-là, il s’assit plus près de moi qu’à l’accoutumée, à une table d’écart. En mangeant, il frottait ses pieds poussiéreux sur les dalles de pierre du sol. À la différence des miens, craquelés et calleux, les siens étaient à la fois roses et joliment bruns sous la saleté. Et dire que c’est un prince ! persiflai-je intérieurement.

Il se retourna comme s’il m’avait entendu. Nos regards se croisèrent une seconde, durant laquelle je fus traversé par une onde de choc. Tournant brusquement la tête, j’avalai mon pain d’un air concentré. Mes joues étaient brûlantes, et j’avais la chair de poule comme avant une tempête. Lorsque je me décidai enfin à lever les yeux, il s’était remis à parler aux autres convives de sa table.

Après cet épisode, je le surveillai plus habilement, gardant les paupières baissées, prêt à me détourner très vite, mais il était encore plus habile que moi. Au moins une fois par dîner, son regard accrochait le mien avant que j’aie pu feindre l’indifférence. Ces secondes ou demi-secondes où leur trajectoire se rencontrait étaient le seul moment de la journée où je ressentais quelque chose. Mon estomac bondissait soudainement, et j’étais saisi d’une bouffée de colère. J’avais l’impression d’être un poisson contemplant l’hameçon avec méfiance.



Un soir de ma quatrième semaine d’exil, je traversai la salle à manger pour le trouver assis à la table où je m’installais toujours. Ma table, ainsi que j’avais fini par la considérer, d’autant que rares étaient ceux qui consentaient à la partager avec moi. À présent, à cause de lui, ses bancs étaient remplis de garçons qui se bousculaient. Je me figeai sur place, hésitant entre la fuite et la fureur. La dernière l’emporta. C’était ma place, et il ne m’obligerait pas à y renoncer, peu importe combien d’admirateurs il avait amenés.

Je m’assis dans le dernier espace libre, les épaules tendues comme pour me préparer au combat. De l’autre côté de la table, les convives prenaient des poses et bavardaient au sujet d’un oiseau mort sur la place et des courses de printemps. Je ne les entendais pas. La présence d’Achille était comparable à un caillou dans ma sandale, impossible à ignorer. Sa peau avait la couleur de l’huile d’olive à peine pressée, aussi lisse que du bois poli, et exempte des cicatrices et des taches dont nous étions tous couverts.



Le dîner terminé, les domestiques desservirent. Une pleine lune orange était suspendue dans la pénombre derrière les fenêtres de la salle à manger. Pourtant, Achille s’attardait. Il écarta machinalement de ses yeux ses cheveux, qui avaient poussé depuis mon arrivée, puis tendit la main vers un bol de figues et en prit plusieurs.

D’une torsion du poignet, il lança les figues en l’air, une, deux, trois, jonglant avec si délicatement qu’il n’abîma même pas leur peau fragile. Il en ajouta une quatrième, une cinquième. Les garçons poussèrent des cris d’encouragement en applaudissant. Encore, encore !

Les fruits volaient dans une traînée de couleurs brouillées, si vite qu’ils ne semblaient même pas toucher ses mains, mais culbuter de leur propre chef. Bien que le jonglage soit un tour réservé aux mimes et aux mendiants, il en faisait autre chose, une figure vivante dessinée dans les airs, si belle que même moi, je ne pouvais pas l’ignorer.

Son regard, qui suivait jusque-là les cercles décrits par les fruits, croisa très vite le mien. Je n’eus pas le temps de détourner les yeux avant de l’entendre dire, doucement, mais distinctement : « Attrape ! » Une figue s’échappa du circuit pour décrire un gracieux arc dans ma direction. Douce et légèrement chaude, elle tomba dans la paume de mes mains. Je m’aperçus que l’auditoire applaudissait de plus belle.

Une par une, Achille rattrapa les figues restantes et les ramena sur la table avec un salut théâtral d’artiste. Toutes, sauf la dernière, qu’il mangea, fendant avec ses dents sa chair sombre aux pépins roses. Le fruit était parfaitement mûr, débordant de jus. Sans réfléchir, je portai celui qu’il m’avait lancé à mes lèvres. Un éclair de douceur granuleuse explosa dans ma bouche. Sa peau était duveteuse sous ma langue. J’avais aimé les figues, autrefois.

Lorsqu’il se leva, les autres lui firent leurs adieux en chœur. Je pensai qu’il me jetterait peut-être encore un dernier coup d’œil, mais il se retourna et disparut en direction de sa chambre, à l’autre bout du palais.



Le lendemain, Pélée revint. On me conduisit devant lui dans la salle du trône, envahie par l’odeur piquante de la fumée du bois d’if. Je m’agenouillai avec obéissance pour le saluer, et il m’adressa son fameux sourire charitable.

— Patrocle, répondis-je quand il me demanda comment je m’appelais.

Je m’étais presque habitué à la nudité de mon nom, dépouillé de celui de ma famille. Pélée hocha la tête. Alors qu’il n’avait guère plus de cinquante ans, l’âge de mon père, il me parut vieux et courbé. Il ne ressemblait pas à un homme capable de conquérir une déesse ou de produire un enfant tel qu’Achille.

— Tu es ici parce que tu as tué un garçon. Tu comprends ?

Voilà bien la cruauté des adultes. Tu comprends ?

— Oui, répondis-je.

J’aurais pu lui en dire davantage, lui parler du rêve qui me laissait bouffi, les yeux injectés de sang, et des cris avortés qui me brûlaient la gorge lorsque je les ravalais. Du ballet incessant des étoiles qui virevoltaient sans cesse devant moi durant ces nuits d’insomnie.

— Tu es le bienvenu ici. Tu peux encore devenir quelqu’un de bien, annonça-t-il d’un ton qui se voulait réconfortant.



Plus tard dans la journée, les autres apprirent enfin la raison de mon exil, peut-être par lui, peut-être par un serviteur aux oreilles indiscrètes. J’aurais dû m’y attendre : je les avais souvent entendus échanger des ragots sur les uns et les autres. Les rumeurs étaient la seule devise que les garçons pouvaient échanger. Malgré tout, je fus pris de court par leur brusque changement d’attitude, et par la peur et la fascination qui fleurissaient sur leur visage à mon passage. Maintenant, même le plus hardi d’entre eux murmurait une prière s’il me frôlait : la malchance était contagieuse, et les Érinyes, nos esprits sifflants de la vengeance, n’étaient pas toujours très précises dans leur choix. Les autres m’observaient désormais à distance respectueuse, fascinés. Vous croyez qu’elles vont boire son sang ? s’interrogeaient-ils mutuellement.



Leurs murmures m’étouffaient, donnaient à la nourriture que je portais à ma bouche un goût de cendre. Je repoussais mon assiette pour partir à la recherche de recoins et de pièces vides où je pourrais rester assis en paix, seulement dérangé de temps en temps par le passage d’un domestique. Mon monde étroit avait encore rétréci : réduit aux fissures dans le sol, aux spirales sculptées dans les murs de pierre, qui craquaient doucement si j’en suivais les contours avec les doigts.



— On m’a dit que tu étais là, lança une voix aussi claire que des torrents de glace fondue.

Je relevai la tête d’un coup sec. Blotti dans la réserve, genoux repliés sur ma poitrine, coincé entre les jarres d’huile d’olive grossièrement pressée, je rêvais que j’étais un poisson aux écailles argentées brillant dans la lumière du soleil, qui sautait hors de la mer. Les vagues redevinrent brutalement des amphores et des sacs de grains.

Achille était debout au-dessus de moi. Il m’étudia sérieusement de ses yeux verts, sans ciller. Je frissonnai d’un air coupable. Je n’avais pas le droit d’être là, et je le savais.

— Je te cherchais, dit-il d’une voix neutre qui ne laissait filtrer aucun indice. Tu as manqué les exercices du matin.

Je devins tout rouge. Une colère lente et sourde monta en moi, remplaçant la culpabilité. C’était son droit de me réprimander, mais je le détestais de l’avoir fait.

— Comment le sais-tu ? Tu n’y vas pas.

— Le maître l’a remarqué, et il en a parlé à mon père.

— Qui t’a envoyé.

Je voulais qu’il se sente laid de m’avoir ainsi critiqué.

— Non, je suis venu de mon propre chef.

La voix d’Achille avait beau être calme, je constatai qu’il serrait légèrement les mâchoires.

— Je les ai entendus en discuter, et je suis venu voir si tu étais malade.

Je ne répondis pas. Il m’examina brièvement.

— Mon père envisage de te punir, continua-t-il.



Nous savions tous les deux ce que cela signifiait. Les châtiments étaient corporels, et publics en général. Un prince ne serait jamais fouetté, seulement je n’avais plus ce titre.

— Tu n’es pas malade, remarqua-t-il.

— Non, reconnus-je, maussade.

— Ça ne pourra donc pas te servir d’excuse.

— Quoi ?

J’avais tellement peur que je n’arrivais pas à suivre sa pensée.

— Ton excuse pour justifier où tu étais passé, répondit-il patiemment. Pour éviter d’être puni. Que vas-tu raconter ?

— Je ne sais pas.

— Il faudra bien que tu dises quelque chose.

Son insistance raviva ma colère.

— C’est toi le prince, ripostai-je hargneusement.

Ma réaction le surprit. Il inclina légèrement la tête, pareil à un oiseau curieux.

— Et alors ?

— Parle à ton père, et explique-lui que j’étais avec toi. Il m’excusera.

Je fis cette proposition avec plus d’assurance que je n’en avais en réalité. Si j’avais ainsi pris la défense d’un autre garçon devant mon propre père, il aurait tout de même été fouetté par pure méchanceté. Mais je n’étais pas Achille.

Un pli imperceptible apparut entre ses yeux.

— Je n’aime pas mentir, déclara-t-il.

En général, les autres garçons nous faisaient passer le goût de ce genre d’affirmation innocente : même si on les pensait, on ne les énonçait pas tout haut.

— Alors, emmène-moi à tes leçons, proposai-je. Du coup, ce ne sera pas un mensonge.

Il me dévisagea avec un haussement de sourcils. Il ne bougeait plus du tout, envahi d’un calme dont je ne croyais pas les êtres humains capables, immobile de tout son être, à part la respiration et le pouls, comme un daim à l’affût du bruit de la flèche du chasseur. Je réalisai que je retenais mon souffle.



Et puis son visage changea. Il avait pris une décision.

— Viens ! s’exclama-t-il.

— Où ça ?

Je me méfiais. Peut-être allais-je être puni de lui avoir suggéré ce subterfuge.

— À ma leçon de lyre. Pour que ce ne soit pas un mensonge, comme tu dis. Ensuite, j’irai voir mon père.

— Si vite ?

— Oui, Pourquoi pas ?

Il m’examina avec curiosité. Pourquoi pas ?

Quand je me levai pour le suivre, j’avais les membres engourdis d’être resté si longtemps assis sur la pierre froide. Ma poitrine frémissait d’un mélange de possibilités sur lequel je n’arrivais pas vraiment à mettre un nom. L’évasion, le danger, et l’espoir tous à la fois.



Nous marchâmes en silence le long de couloirs tortueux pour arriver enfin dans une petite pièce, meublée seulement d’un gros coffre et de tabourets. Achille désigna l’un d’entre eux et je m’approchai du siège, dont le cadre de bois était recouvert d’une galette de cuir qui l’épousait étroitement. Une chaise de musicien. Je n’en avais vu que lorsque les bardes venaient parfois jouer au coin du feu chez mon père.

Achille ouvrit le coffre, d’où il tira une lyre qu’il me tendit.

— Je ne joue pas, lui confiai-je.

À l’annonce de cette nouvelle, son front se plissa.

— Jamais ?

Bizarrement, je compris que je n’avais pas envie de le décevoir.

— Mon père n’aimait pas la musique.

— Quelle importance ? Ton père n’est pas là.

L’instrument était frais et lisse au toucher. Mes doigts glissèrent sur les cordes et j’entendis le bourdonnement d’un embryon de note : il s’agissait de la lyre avec laquelle je l’avais vu le jour de mon arrivée.

Après s’être à nouveau penché sur la malle pour en sortir une seconde lyre, Achille me rejoignit.



Il l’installa sur ses genoux. L’éclat de son bois sculpté et doré dénotait un entretien soigneux. C’était celle de ma mère, un des cadeaux envoyés par mon père pour payer le prix de mon exil.

Achille pinça une corde. La note s’éleva, chaude et sonore, joliment pure. Ma mère rapprochait toujours son siège des bardes à chaque fois qu’ils venaient, si près que mon père en fronçait les sourcils et que les domestiques murmuraient des commentaires désobligeants. Je me souvins de ses yeux sombres brillant à la lueur des flammes tandis qu’elle observait les mains du musicien. L’expression qui se peignait alors sur ses traits ressemblait à de la soif.

Achille pinça une autre corde, et la note retentit, plus forte que la précédente. Sa main attrapa la cheville de la lyre pour la tourner.

C’est celle de ma mère, faillis-je m’exclamer. J’avais déjà les mots dans la bouche, et derrière eux, d’autres se bousculaient. C’est ma lyre. Mais je me tus. Qu’aurait-il à répondre à une telle déclaration ? C’était la sienne, à présent.

J’avalai péniblement ma salive, la gorge sèche.

— Elle est magnifique.

— C’est mon père qui me l’a donnée, répondit-il négligemment.

Seule la façon dont ses doigts tenaient si doucement l’instrument me retint de me lever dans un accès de rage.

Il ne remarqua rien.

— Tu peux la prendre, si tu veux.

Je savais que le bois de son cadre serait doux, aussi familier que ma peau.

— Non, refusai-je, la poitrine douloureuse.

Je ne pleurerai pas devant lui, me promis-je.

Il était sur le point d’ajouter quelque chose, mais au même moment, le professeur, un homme d’âge moyen, entra. Il avait des mains calleuses de musicien et portait sa propre lyre, sculptée dans du bois sombre de noyer.

— Qui est-ce ? s’enquit-il d’une voix sévère et forte qui n’avait rien de celle d’un chanteur.

— Patrocle. Il ne sait pas jouer, mais il va apprendre.

— Pas sur celle-ci.

La main de l’homme plongea pour m’enlever la lyre des mains. Instinctivement, mes doigts resserrèrent leur pression. Si elle n’était pas aussi belle que celle de ma mère, c’était tout de même un instrument de prince, et je n’avais pas envie de le rendre.

Ce ne fut pas nécessaire. Achille avait attrapé son professeur par le poignet à mi-geste.

— Si, sur celle-là s’il le désire.

Malgré sa colère, l’homme s’abstint de riposter. Achille le lâcha, et il s’assit avec raideur.

— Commence ! ordonna-t-il.

Achille acquiesça, puis se pencha sur sa lyre. Je n’avais pas eu le loisir de me poser de questions sur ce que signifiait son intervention. Dès que ses doigts touchèrent les cordes, toutes mes pensées s’évanouirent. Le son était pur et doux comme l’eau, radieux comme des citrons au soleil, différent de toutes les musiques que j’avais entendues auparavant. Il avait la chaleur d’un feu, la texture et le poids de l’ivoire poli, revigorant et apaisant à la fois. Pendant qu’Achille jouait, quelques petits cheveux brillants glissèrent et lui tombèrent dans les yeux, aussi fins que les cordes de l’instrument.

Il s’interrompit pour repousser sa mèche en arrière et m’apostropha :

— À ton tour.

La tête pleine à exploser, je refusai d’un signe. Je ne pouvais pas jouer, pas maintenant. Je ne jouerais jamais, si je pouvais plutôt l’écouter.

— Continue, toi ! répondis-je.

Achille retourna à ses cordes, et la musique s’éleva à nouveau. Cette fois-ci, il chanta, accompagnant ses notes d’une voix aiguë et claire. Il avait légèrement rejeté la tête en arrière, exposant sa gorge souple et douce comme la peau d’un faon. Un petit sourire soulevait le coin gauche de sa bouche. Sans le vouloir, je me penchai en avant.

Quand ce fut terminé, j’eus l’impression bizarre d’avoir un vide dans la poitrine. Je le regardai se lever et ranger les lyres dans le coffre. Il prit congé du professeur, qui partit aussitôt. Il me fallut quelque temps pour reprendre mes esprits et m’apercevoir qu’il m’attendait.

— Allons voir mon père !

N’étant pas sûr de pouvoir parler sans trahir mon trouble, je hochai la tête avant de sortir de la pièce à sa suite et de lui emboîter le pas dans les couloirs sinueux qui conduisaient au roi.





CHAPITRE 5





Achille m’arrêta juste avant les portes cloutées de bronze ouvrant sur la salle d’audience de Pélée.

— Attends-moi ici, m’enjoignit-il.

Le roi était assis sur un fauteuil à haut dossier à l’autre bout de la pièce. Un homme plus âgé, que j’avais déjà vu en sa compagnie, se tenait debout non loin de lui comme s’ils venaient de conférer. Le feu dégageait une épaisse fumée, et la pièce était chaude et intime.

Des tapisseries grand-teint et de vieilles armes restées rutilantes grâce aux soins des serviteurs étaient suspendues aux murs. Achille passa devant pour aller s’agenouiller aux pieds du monarque.

— Père, je suis venu te demander pardon.

Pélée arqua un sourcil.

— Ah ? Eh bien, je t’écoute.

De là où j’étais assis, il me parut froid et mécontent. J’eus soudain très peur. Nous les avions interrompus, et Achille n’avait même pas frappé.

— J’ai empêché Patrocle d’aller à sa leçon d’armes.

Mon nom sonnait si étrangement dans sa bouche que je faillis ne pas le reconnaître.

Le vieux roi eut l’air perplexe.

— Qui donc ?

— Ménoitiades, répondit Achille.

Le fils de Ménoetios.

— Ah ! s’exclama Pélée, qui suivit du regard le tapis jusqu’à l’endroit où je me tenais en m’efforçant de ne pas trop m’agiter. Oui, le garçon que le maître d’armes veut fouetter, reprit-il.

— C’est ça. Mais ce n’est pas sa faute. J’avais oublié de dire que je le voulais pour compagnon.

Le mot exact qu’il employa était Therapon. Un frère d’armes ayant juré fidélité et amour au prince par un serment de sang. En temps de guerre, ces hommes constituaient sa garde d’honneur, et en temps de paix, ses plus proches conseillers. C’était une position de la plus haute estime, et une des raisons pour laquelle les garçons se pressaient autour du fils de Pélée en tentant de se mettre en valeur : ils espéraient tous être choisis.

Les yeux de Pélée se rétrécirent.

— Viens ici, Patrocle.

Le tapis était épais sous mes pieds. Je m’agenouillai un peu en retrait derrière Achille, conscient que le roi me fixait avec la plus grande attention.

— Il y a de nombreuses années que je te propose des compagnons, Achille, et tu les as tous refusés. Pourquoi lui ?

J’aurais pu poser cette question moi-même. Je n’avais rien à offrir au prince. Alors pourquoi me faisait-il ainsi la charité ? Pélée et moi attendîmes tous deux sa réponse.

— Il est surprenant.

Je relevai la tête, perplexe. S’il le pensait, il était bien le seul.

— Surprenant, répéta Pélée, en écho.

— Oui.

Même si j’aurais souhaité qu’il le fasse, Achille ne s’expliqua pas davantage. Pélée se frotta pensivement le nez.

— Ce garçon est un exilé, il est marqué. Il n’apportera aucun éclat à ta réputation.

— Je n’en ai pas besoin, répliqua Achille, sans fierté ni forfanterie. Avec honnêteté.

Pélée le reconnut volontiers.

— Et pourtant, les autres vont être envieux que tu aies choisi un compagnon pareil. Que vas-tu leur dire ?

Achille répondit sans hésiter, clairement et brièvement.

— Rien du tout. Ce n’est pas à eux de me dicter ma conduite.

Je m’aperçus que mon pouls battait fiévreusement dans l’attente de la réaction de Pélée. Qui ne vint pas. Le père et le fils échangèrent un regard, et une imperceptible touche d’amusement tordit le coin des lèvres du roi.

— Levez-vous tous les deux.

Un peu étourdi, je m’exécutai.

— Voici ma sentence : Achille, tu vas t’excuser auprès d’Amphidamas, et toi aussi, Patrocle.

— Oui, Père.

— Ce sera tout.

Il se détourna pour s’adresser à son conseiller, nous congédiant par la même occasion.



Une fois dehors, Achille ne se répandit pas en discours.

— Je te verrai au dîner, dit-il simplement avant de tourner les talons.

Une heure auparavant, j’aurais cru que je serais content d’être débarrassé de lui. Maintenant, je me sentais étrangement piqué au vif.

— Où vas-tu ?

Il marqua une pause.

— M’entraîner.

— Seul ?

— Oui. Personne ne me voit combattre.

Il avait prononcé ces mots comme s’il en avait l’habitude.

— Pourquoi ?

Il me considéra longuement, pesant sans doute le pour et le contre.

— Ma mère l’a interdit. À cause de la prophétie.

— Quelle prophétie ?

Je n’en avais jamais entendu parler.

— Celle qui dit que je serai le meilleur guerrier de ma génération.

Cette phrase aurait pu sortir de la bouche d’un petit enfant qui se racontait des histoires, mais il l’énonça aussi naturellement que s’il avait donné son nom.

Bien que la question que je voulais réellement poser soit plutôt : « Es-tu vraiment le meilleur ? », je me contentai de bégayer : « De quand date cette prophétie ? »

— De ma naissance. Ou juste avant. Eleithyia est venue l’annoncer à ma mère.

Eleithyia, déesse de la maternité, était censée assister en personne à la venue au monde des demi-dieux. Ceux dont la naissance était trop importante pour être laissée au hasard. J’avais oublié ce détail. Sa mère est une déesse.

— Est-elle connue ? lui demandai-je timidement, soucieux de ne pas trop insister.

— Certains la connaissent, d’autres pas. Toujours est-il que c’est pour cette raison que je vais m’entraîner seul.

Au lieu de partir, il resta là à me dévisager. On aurait dit qu’il attendait.

— À tout à l’heure, alors, finis-je tout de même par articuler.

Il hocha la tête, puis s’éloigna.



À mon arrivée, il était déjà assis, coincé à ma table au milieu de l’habituel brouhaha des garçons. Je m’attendais à moitié à ce qu’il ne soit pas là, à avoir rêvé les événements de la matinée. En m’asseyant, je croisai furtivement son regard, presque comme si je me sentais coupable, avant de détourner les yeux. J’étais certain d’être écarlate. Mes mains me paraissaient lourdes et maladroites tandis qu’elles attrapaient la nourriture. J’étais conscient de chaque bouchée avalée, de chacune de mes expressions. Ce soir-là, le repas, composé de poisson rôti au citron et aux herbes, de fromage frais et de pain, était délicieux, et Achille mangea de bon appétit. Les autres ne se souciaient pas de ma présence. Il y avait longtemps qu’ils avaient cessé de me voir.

— Patrocle.

Achille ne prononça pas mon nom en marmonnant, comme la plupart des gens, qui amalgamaient le tout pour aller plus vite. Au contraire, il détacha chaque syllabe : Pa-tro-cle. Autour de nous, le dîner se terminait, les domestiques débarrassaient les assiettes. Lorsque je levai la tête, tout le monde baissa d’un ton pour observer la scène avec attention. En général, il ne s’adressait pas à nous par notre nom.



— Ce soir, tu dormiras dans ma chambre, m’informa-t-il.

J’étais tellement choqué que j’aurais pu rester bouche bée. Mais les autres étaient là, et j’avais été entraîné à me comporter avec une fierté princière.

— Très bien, répondis-je.

— Un serviteur apportera tes affaires.

J’entendais quasiment les pensées de mes camarades comme s’ils les formulaient tout haut. Pourquoi lui ? Pélée avait dit vrai : il avait souvent encouragé Achille à choisir des compagnons. Or, durant toutes ces années, son fils n’avait pas manifesté d’intérêt particulier pour un seul d’entre eux, même s’il se comportait poliment avec tous, conformément à son éducation. Et voilà qu’il avait octroyé cet honneur tant attendu à celui d’entre nous qui avait le moins de chances de le recevoir, tout petit, ingrat, et probablement maudit qu’il était.

Il pivota pour quitter la pièce, et je le suivis en essayant de ne pas trébucher, certain que toute la tablée avait le regard rivé sur mon dos. Nous dépassâmes mon ancienne chambre et la salle du trône avec son siège à haut dossier. Peu après, nous débouchâmes dans une portion du palais que je ne connaissais pas, une aile obliquant vers la mer, et dont les murs étaient peints de motifs de couleur vive qui devenaient progressivement gris au fur et à mesure que la torche s’en éloignait.

Sa chambre était si proche de la plage que l’air y sentait le sel. Il n’y avait aucune image au mur, juste de la pierre nue et un tapis souple au sol. Les meubles étaient simples mais de qualité, sculptés dans un bois sombre et granuleux, visiblement étranger. Dans un coin, j’aperçus une épaisse paillasse, qu’il désigna d’un geste.

— C’est pour toi.

— Oh !

Un remerciement ne me sembla pas la réponse appropriée.

— Tu es fatigué ? voulut-il savoir.

— Non.

Il acquiesça comme si j’avais dit quelque chose de sage.

— Moi non plus.



J’opinai à mon tour. Nous nous comportions tous les deux avec une politesse circonspecte, hochant mécaniquement la tête tels des oiseaux. Il y eut un silence.

— Tu veux m’aider à jongler ?

— Je ne sais pas faire.

— Pas besoin de savoir. Je vais te montrer.

Je regrettais déjà d’avoir annoncé que je n’avais pas sommeil. Je ne voulais pas me ridiculiser devant lui. Néanmoins, il avait l’air plein d’espoir, et un refus aurait été mesquin.

— D’accord.

— Combien peux-tu en tenir à la fois ?

— Je ne sais pas.

— Donne-moi ta main.

Je m’exécutai et tendis ma paume. Il posa la sienne dessus. J’essayai de ne pas sursauter. Sa peau était douce, légèrement collante à cause du dîner, et le bout charnu de ses doigts qui effleurait les miens, très chaud.

— Nos mains ont à peu près la même taille. C’est mieux de commencer avec deux. Prends celles-là.

Il désigna six balles recouvertes de cuir du type de celles utilisées par les jongleurs, et j’en choisis docilement deux.

— Quand je te le dirai, lance-m’en une.

D’habitude, je me raidissais si l’on me commandait de la sorte, mais curieusement, ces mots ne ressemblaient pas à des ordres dans sa bouche. Il se mit à jongler avec le reste des balles.

— Maintenant, ordonna-t-il.

Je laissai le projectile s’envoler de ma main jusqu’à lui et rejoindre d’un mouvement fluide le ballet circulaire des autres.

— Encore !

Je lançai une seconde balle, qui suivit les autres.

— Tu te débrouilles bien, observa-t-il.

Je relevai brusquement la tête. Se moquait-il de moi ? Sans doute pas, car il avait l’air sincère.

— Attrape !

Une balle revint vers moi, comme la figue du dîner.



Il ne fallait pas être bien habile pour jouer mon rôle, et pourtant, je m’amusais. Bientôt, nous souriions tous les deux de satisfaction à chaque échange réussi.

Au bout d’un moment, il se mit à bâiller.

— Il est tard.

À ma grande surprise, la lune était déjà très haute dans le ciel : je n’avais pas vu les minutes filer.

Je m’assis sur ma paillasse et l’observai faire ses préparatifs pour la nuit. Il se lava la figure en prenant de l’eau dans une aiguière à large bec et détacha le lien de cuir qui retenait ses cheveux. Le silence fit réapparaître mon malaise. Pourquoi étais-je là ?

Achille moucha la torche et me souhaita bonne nuit.

— Bonne nuit ! répétai-je.

Lorsque je les prononçai, ces mots me parurent étranges, comme si je m’exprimais dans une langue inconnue.

Le temps passa. À la lueur de la lune, je distinguais juste les contours de son visage d’une perfection sculpturale de l’autre côté de la pièce. Il avait les lèvres légèrement entrouvertes, un bras négligemment rejeté en arrière au-dessus de la tête. Dans le sommeil, il paraissait différent : d’une beauté aussi froide qu’un rayon de lune. Je me pris à souhaiter qu’il se réveille pour voir la vie revenir en lui.



Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, je retournai dans la chambre des garçons, quasi certain d’y retrouver mes affaires. Non seulement elles n’y étaient pas, mais on avait enlevé les draps de mon lit. Je vérifiai une deuxième fois après le déjeuner, puis après les exercices de lance, et une troisième avant le coucher. Mon ancienne place restait vide, mon lit nu. Bon ! Rien n’a changé ! constatai-je. Je me dirigeai vers sa chambre avec précaution, m’attendant à moitié à ce qu’un domestique m’arrête. Je ne rencontrai personne.

Une fois devant sa porte, j’hésitai. Il était à l’intérieur, nonchalamment allongé dans la même position que le premier jour où je l’avais vu, une jambe pendante.



— Bonsoir, dit-il.

S’il avait manifesté le moindre doute ou la moindre surprise, je serais reparti dormir avec les autres à même le matelas de roseaux. Mais ce ne fut pas le cas. Il avait juste parlé d’un ton détendu, son regard aigu et attentif posé sur moi.

— Bonsoir, répondis-je avant d’aller reprendre ma place sur la paillasse à l’autre bout de la pièce.



Peu à peu, je m’habituai : je ne sursautais plus quand il s’adressait à moi, je ne m’attendais plus à être rabroué. J’arrêtais de me préparer constamment à être renvoyé. Après le dîner, mes pieds prenaient machinalement le chemin de sa chambre, et je considérais la paillasse sur laquelle je dormais comme la mienne.

La nuit, je rêvais encore du garçon mort. Quand je me réveillais, en sueur et paralysé de terreur, la lune éclairait brillamment la mer au dehors et j’entendais les vagues lécher le rivage. Dans la pénombre, je voyais Achille respirer calmement, les membres emmêlés dans le sommeil, et malgré moi, mon pouls ralentissait. Même au repos, il y avait en lui une telle vitalité qu’elle rendait ridicules la mort et les esprits. Petit à petit, je dormis mieux. Et quelque temps plus tard, les rêves diminuèrent, puis disparurent.

Je découvris qu’il n’était pas aussi sérieux qu’il en avait l’air. Sous son calme et son assurance se cachait une autre personnalité, pleine d’une espièglerie aux multiples facettes pareilles à celles d’une pierre précieuse renvoyant la lumière. Il aimait jouer à de petits jeux pour tester sa propre habileté, attraper des objets sans regarder, se forcer à effectuer d’impossibles sauts par-dessus les lits et les chaises. Lorsqu’il souriait, le contour de ses yeux se plissait, comme une feuille devant une flamme.

D’ailleurs, il ressemblait à une flamme. Il scintillait, attirant l’attention de tous. Même au réveil, les cheveux emmêlés et les traits brouillés de sommeil, il dégageait une profonde séduction. Vus de près, ses pieds semblaient presque surnaturels : les coussinets parfaitement formés de ses orteils, les tendons frémissants comme les cordes d’une lyre. À force de circuler partout sans sandales, ses talons étaient recouverts de cals blancs qui masquaient le rose de sa peau. Son père l’obligeait à les frictionner avec des huiles qui sentaient le bois de santal et la grenade.

Il s’était mis à me relater des anecdotes sur sa journée avant de dormir. Au début, je ne faisais qu’écouter, mais ma langue se délia peu à peu. Je commençai à lui raconter à mon tour mes propres histoires, celles de mon quotidien au palais, d’abord, et plus tard, des bribes de ma vie d’avant : les ricochets, mon petit cheval de bois, la lyre de la dot de ma mère.

— Je suis content que ton père nous l’ait envoyée avec toi, remarqua-t-il.

Bientôt, nos conversations ne se limitèrent plus à l’espace confiné de nos nuits. J’étais moi-même surpris de tout ce que nous avions à échanger, sur n’importe quel sujet : la plage, le dîner, tel garçon ou tel autre.

Je cessai d’avoir peur d’être ridicule, de craindre la queue de scorpion que pourraient dissimuler ses paroles. Il disait ce qu’il pensait, et jugeait perturbant que son interlocuteur n’en fasse autant. Certains auraient pu se méprendre et le trouver simplet. Mais ceux qui vont toujours directement au cœur des choses ne possèdent-ils pas une sorte de génie ?



Un après-midi, alors que je m’apprêtais à le laisser s’entraîner seul, il demanda :

— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ?

Sa voix était un peu tendue. Si je n’avais pas pensé que c’était impossible, j’y aurais peut-être discerné de la nervosité. L’atmosphère décontractée qui régnait entre nous se crispa brutalement.

— Très bien, répondis-je.

C’était durant les heures tranquilles d’après le déjeuner : le palais dormait en attendant que la chaleur faiblisse, et nous étions seuls. Nous prîmes le chemin le plus long, empruntant le sentier sinueux de l’oliveraie jusqu’à la bâtisse où l’on gardait les armes.

Je restai dans l’embrasure de la porte pendant qu’il sélectionnait une lance et une épée à la pointe légèrement émoussée. Je m’apprêtai à en prendre à mon tour, avant d’hésiter.

— Est-ce que je dois ?

Il secoua la tête en signe de dénégation.

— Je ne combats pas avec les autres, me rappela-t-il.

Je le suivis à l’extérieur jusqu’au cercle de sable tassé.

— Jamais ?

— Non.

— Et comment sais-tu que…

Je m’interrompis tandis qu’il prenait position, lance à la main, épée à la ceinture.

— Que la prophétie est vraie ? Eh bien, je crois que je n’en sais rien.

Le sang divin coule différemment dans les veines de chaque enfant né d’un dieu. La voix d’Orphée faisait pleurer les arbres, Héraclès pouvait tuer un homme en lui tapant dans le dos. Ce qui était miraculeux chez Achille, c’était sa rapidité. Lorsqu’il entama la première passe d’armes, sa lance bougeait si vite que je n’arrivais pas à la suivre du regard. Elle tourbillonna avant de filer à toute vitesse, puis changea de direction et repartit tout aussi vite en sens inverse. Dans sa main, la hampe de l’arme semblait voler, et son extrémité gris foncé tremblotait, pareille à la langue d’un serpent. Quant à ses pieds, ils battaient le sol comme ceux d’un danseur sans jamais s’arrêter.

Hypnotisé par le spectacle, je ne pouvais plus bouger. C’est tout juste si je respirais. Calme et impassible, le visage d’Achille ne trahissait aucun effort. Ses mouvements étaient si précis que je voyais presque les adversaires imaginaires qu’il combattait, dix, vingt d’entre eux, avançant de tous côtés. Il bondit, fendant l’air de sa lance alors que son autre main saisissait déjà l’épée dans son fourreau, puis brandit les deux armes d’un mouvement de balancier d’une fluidité quasi liquide, tel un poisson fendant les vagues.

Soudain, il s’arrêta. Dans l’air calme de l’après-midi, je l’entendis respirer juste un peu plus fort que d’habitude.

— Qui t’a entraîné ? demandai-je, si éberlué que je ne savais pas quoi dire d’autre.

— Mon père, un peu.

Un peu. J’en avais presque peur.

— Personne à part lui ?

— Non.

Je fis un pas en avant.

— Bats-toi avec moi !

Il émit un son qui ressemblait à un rire.

— Non ! Bien sûr que non.

— Bats-toi avec moi ! répétai-je, en transe.

Son père lui avait enseigné les bases, mais c’était tout. Et le reste de ses capacités, d’où venaient-elles ? De son ascendance divine ? Je n’avais jamais rien vu qui s’apparente autant aux dieux de toute ma vie. Il réussissait à rendre beau notre art du combat, même si ce dernier se résumait à frapper de grands coups en transpirant. Je comprenais pourquoi son père ne l’autorisait pas à se mesurer à d’autres en public. Comment un homme ordinaire pouvait-il être fier de ses propres aptitudes sachant qu’il en existait de pareilles ?

— Je ne veux pas.

— Je te défie.

— Tu n’as pas d’armes.

— J’irai en chercher.

Il s’agenouilla et posa les siennes à terre. Ses yeux croisèrent les miens.

— Je ne veux pas. Ne me le redemande pas.

— Bien sûr que je te le redemanderai. Tu ne peux pas me l’interdire.

J’avançai vers lui avec défiance. Quelque chose brûlait en moi à présent, un mélange d’impatience et de certitude. Il fallait que j’obtienne ce que je voulais, et il allait me le donner.

Ses traits se déformèrent, et je crus presque y lire de la colère. Sa réaction me plut. S’il n’y avait pas d’autre solution, je le provoquerais, et il finirait par céder. Mes nerfs vibraient à la perspective de tout ce danger.

Contre toute attente, il s’éloigna, abandonnant ses armes sur le sol.

— Reviens ! m’exclamai-je, avant de répéter plus fort : reviens ! Tu as peur ?

Toujours dos à moi, il émit à nouveau son étrange demi-rire.

— Non, je n’ai pas peur.

— Tu devrais.

Bien que ma réponse soit une plaisanterie destinée à détendre l’atmosphère, elle ne sonna pas ainsi et resta suspendue entre nous dans l’air silencieux. Son dos me narguait, immobile, inébranlable.

Je vais l’obliger à me regarder, pensai-je. Mes jambes avalèrent les cinq pas qui nous séparaient, et je me jetai sur son dos.

Il trébucha vers l’avant et tomba, m’entraînant dans sa chute. Au moment où nous heurtâmes le sol, j’entendis le bref halètement que je venais de lui arracher. Avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, il s’était contorsionné pour m’échapper et m’avait saisi les poignets. Je me débattis sans trop savoir comment riposter. En tout cas, j’avais rencontré de la résistance, et je pouvais tenter de l’endiguer.

— Lâche-moi, criai-je en essayant de me dégager de son étreinte.

— Non.

D’un mouvement rapide, il me fit rouler sous lui et me cloua au sol, à genoux sur mon ventre. Je soufflai, à la fois furieux et curieusement satisfait.

— Je n’ai jamais vu personne se battre comme toi, lui dis-je.

Était-ce une confession, une accusation, ou les deux ?

— Et encore, tu n’as pas vu grand-chose.

Malgré son ton plaisant, je me cabrai.

— Tu sais bien ce que je veux dire.

Ses yeux étaient indéchiffrables. Au-dessus de nous, les olives encore vertes bruissèrent.

— Peut-être. Que veux-tu dire, alors ?

Je me contorsionnai violemment et il me lâcha. Nous nous redressâmes pour nous asseoir, nos tuniques poussiéreuses collées au dos.

— Eh bien…

Je m’interrompis. J’étais énervé maintenant, submergé par mon vieux penchant pour la colère et l’envie qui jaillissait comme une étincelle. Mes mots amers moururent cependant à la minute même où je les formulais dans ma tête.

— Tu ne ressembles à personne, finis-je par répondre.

Il me contempla en silence.

— Et alors ?

Le ton de sa voix acheva de chasser mon irritation. Avant, cela me dérangeait qu’il soit différent. Mais qui étais-je pour lui en vouloir maintenant ?

Comme s’il avait lu dans mes pensées, il sourit, et son visage me rappela soudain le soleil.





CHAPITRE 6





Après cet épisode, notre amitié s’épanouit tout d’un coup, à la manière des inondations printanières qui dévalent des montagnes. Auparavant, les autres garçons et moi imaginions les journées d’Achille remplies de leçons princières sur la gestion des affaires d’État et le maniement des armes. Mais il y avait longtemps que j’avais appris la vérité : à part ses cours de lyre et ses exercices de combat, il ne recevait pas d’instruction. Un jour, nous allions nager ; le lendemain, nous grimpions aux arbres. Nous nous inventions des jeux où nous faisions la course ou des culbutes, ou bien nous nous allongions sur le sable chaud en disant : « Devine à quoi je pense ! »

Au faucon que nous avions aperçu de notre fenêtre.

Au garçon à l’incisive de travers.

Au dîner.

Et durant toutes ces activités, un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière, plutôt que lourdeur et tristesse. J’avais déjà connu le contentement dans le passé, lors de brefs instants occupés à des plaisirs solitaires : faire des ricochets, jouer aux osselets ou rêver. Sauf qu’en réalité, il y avait moins été question de présence que d’absence, ou d’oublier brièvement mes craintes : mon père n’était pas dans les parages, les autres garçons non plus. Je n’avais pas faim, je n’étais ni fatigué, ni malade. Avec Achille, c’était différent. Je me surprenais à sourire jusqu’à en avoir des crampes, et la peau de mon crâne me démangeait tellement que j’avais l’impression qu’elle allait se détacher de ma tête. Je ne maîtrisais plus ma langue, ivre de liberté, parlant de ceci et de cela, encore et encore. Je n’avais pas à craindre d’être trop bavard. Ni trop fluet, ou trop lent. On ne pouvait pas m’arrêter. Je lui apprenais les ricochets, il me montrait comment sculpter le bois. Je sentais chaque nerf dans mon corps, chaque bouffée d’air sur ma peau.

Il jouait de la lyre de ma mère, et je l’écoutais. Mon tour venu, mes doigts s’emmêlaient dans les cordes et le professeur désespérait d’arriver à m’enseigner quoi que ce soit. Peu m’importait. « Joue encore ! » demandais-je à Achille. Et il continuait jusqu’à ce que je ne distingue presque plus ses doigts dans l’obscurité.

Je compris à quel point j’avais changé. Perdre une course en nageant jusqu’aux rochers ou un concours de lancer de pierres ne me gênait plus. Car qui peut avoir honte de s’incliner face à tant de beauté ? Cela me suffisait de le regarder gagner, de voir ses talons envoyer voler le sable, d’admirer ses épaules qui se soulevaient et s’abaissaient alors qu’il fendait l’eau salée. Oui, cela me suffisait.



À la fin de l’été, environ un an après le début de mon exil, je lui racontai enfin dans quelles circonstances j’avais tué le garçon. Nous étions perchés au milieu des branches du chêne de la cour, cachés par une mosaïque de feuilles. Bizarrement, je trouvai plus facile de me confier à lui là, loin du sol, adossé au tronc solide de l’arbre. Après avoir écouté en silence, il me demanda une fois que j’eus terminé :

— Pourquoi n’as-tu pas dit que tu te défendais ?

Aborder cette question, à laquelle je n’avais d’ailleurs jamais pensé, ne lui ressemblait guère.

— Je ne sais pas.

— Tu aurais aussi pu mentir. Prétendre que tu l’avais trouvé mort.

Je le fixai, stupéfait de la simplicité de sa solution. J’aurais pu mentir. Je venais d’avoir une révélation : si j’avais menti, je serais toujours prince. Ce n’était pas le meurtre que j’avais commis qui avait causé mon exil, mais mon manque de ruse. Je comprenais avec retard l’expression dégoûtée que j’avais surprise dans le regard de mon père. Son crétin de fils, qui avait tout avoué. Je me souvins de la brusque crispation de sa mâchoire à l’instant où il avait entendu mes aveux. Il ne mérite pas d’être roi, avait-il dû se dire.

— Tu n’aurais pas menti, toi, répondis-je.

— Non, reconnut-il.

— Qu’aurais-tu fait à ma place ?

Achille tapota du doigt la branche sur laquelle il était assis.

— Je l’ignore. Je n’arrive pas à m’imaginer comment ce garçon a pu te parler, expliqua-t-il en haussant les épaules. Personne n’a jamais essayé de me prendre quoi que ce soit.

— Jamais ?

Je n’en croyais pas mes oreilles. Une vie dépourvue de tels désagréments me paraissait impossible.

— Jamais.

Il réfléchit quelques secondes en silence avant de reprendre la parole pour répéter :

— Je ne sais pas. Je crois que ça me mettrait en colère.

Sur ce, il ferma les yeux, la tête appuyée contre une branche du chêne, dont les feuilles vertes l’entouraient à la manière d’une couronne.



Désormais, je voyais souvent Pélée : nous étions parfois appelés à assister aux conseils, ou à des dîners avec des rois en visite. On m’autorisait à m’asseoir à la table au côté d’Achille, et même à prendre la parole si je le souhaitais, mais je n’en avais guère envie. J’étais ravi d’observer les hommes autour de moi en silence. Pélée s’était mis à m’appeler Skops – chouette – à cause de mes grands yeux. Il avait l’art de prodiguer ce genre d’affection impersonnelle qui ne le liait en rien.

Après le départ des convives, nous nous asseyions avec lui au coin du feu pour entendre les histoires de sa jeunesse. Ce vieil homme décati aux cheveux gris nous apprit ainsi qu’il avait jadis combattu aux côtés d’Héraclès. Quand je lui expliquai que j’avais rencontré Philoctète, il sourit.

— Oui. Le porteur du fameux arc d’Héraclès. À l’époque, c’était un lancier, et de loin le plus courageux d’entre nous.

Pélée était également coutumier de ce genre de compliments. Je comprenais maintenant pourquoi ses coffres s’étaient à ce point remplis de cadeaux au gré des traités et des alliances. Au milieu de tous nos héros vantards et tonitruants, il se distinguait par son exceptionnelle modestie. Nous restions à l’écouter pendant que les domestiques ajoutaient une bûche, puis une autre, dans les flammes. Il ne nous envoyait pas nous coucher avant le milieu de la nuit.



Le seul moment où je ne suivais pas Achille était lors de ses visites à sa mère. Elles avaient lieu tard le soir, ou à l’aube, avant que le palais ne s’éveille, et il en revenait les joues rouges, sentant la mer. À chaque fois que je le questionnais à ce sujet, il me répondait avec franchise, d’une voix étrangement monocorde.

— C’est toujours la même chose. Elle veut savoir à quoi je m’occupe et comment je me porte. Elle me parle de ma réputation parmi les hommes. Et pour finir, elle me demande si je veux la rejoindre.

J’étais captivé par ses paroles.

— Où ça ?

— Dans les grottes sous la mer.

L’endroit où vivaient les Néréides, si profond que la lumière n’y pénétrait pas.

— Tu vas y aller ?

Il secoua la tête.

— Mon père me le déconseille. Selon lui, aucun mortel n’est le même après les avoir vues.

Dès qu’il eut le dos tourné, je fis le signe qu’utilisent les paysans pour conjurer le mal. Que les dieux vous protègent. J’étais un peu effrayé de l’entendre raconter aussi calmement une aventure pareille. Dans nos histoires, dieux et humains ne se mélangeaient jamais facilement. Mais c’était sa mère, me disais-je pour me rassurer, sans compter qu’il était lui-même un demi-dieu.

Petit à petit, ces visites devinrent un détail étrange de plus auquel je m’habituai, comme le miracle de ses pieds ou la dextérité inhumaine de ses doigts. Lorsque je l’entendais revenir par la fenêtre à l’aube, je marmonnais depuis mon lit : « Elle va bien ? » Et il me répondait que oui, expliquant par exemple que ce jour-là, les poissons étaient gros ou que les eaux de la baie étaient aussi chaudes qu’un bain. Après quoi, nous nous rendormions encore un peu.

***

Un matin de mon second printemps à Phtie, il revint de sa visite à Thétis plus tard qu’à l’accoutumée : le soleil émergeait déjà presque des flots et les clochettes des chèvres tintaient dans les collines.

— Elle va bien ?

— Oui. Elle veut te rencontrer.

Un brusque sentiment d’angoisse m’envahit, mais je le réfrénai.

— Tu crois que je devrais ?

Sachant qu’elle avait la réputation de détester les humains, j’imaginais difficilement ce qu’elle pouvait me vouloir.

Il ne croisa pas mon regard, tournant et retournant entre ses doigts une pierre qu’il avait ramassée.

— Il n’y a pas de mal à ça. Elle a suggéré demain soir.

Je compris qu’il s’agissait d’un ordre. Les dieux n’exprimaient pas de requêtes. Je connaissais suffisamment Achille pour m’apercevoir de son embarras. Il n’était jamais aussi formel avec moi.

— Demain ?

Il acquiesça.

Bien que nous ne nous cachions habituellement rien l’un à l’autre, je ne voulais pas qu’il comprenne que j’avais peur.

— Est-ce que… Est-ce que je dois apporter un cadeau ? Du vin au miel ?

C’était l’une de nos plus riches offrandes, que nous versions dans les autels des dieux les jours de fête.

Achille secoua la tête.

— Elle n’aime pas ça.

La nuit suivante, alors que toute la maisonnée dormait, je sortis par la fenêtre. La lune était à moitié pleine, et sa lueur assez vive pour que je retrouve mon chemin à travers les rochers sans torche. Il m’avait conseillé de rester debout dans l’eau en attendant son arrivée. « Non, m’avait-il rassuré, tu n’auras pas besoin de parler. Elle saura. »

Les vagues étaient chaudes et lourdes de sable. Je sautillais d’un pied sur l’autre pour étudier les petits crabes blancs qui couraient dans l’écume en tendant pensivement l’oreille. J’entendrais peut-être le plouf que feraient ses pieds à son approche. Une brise soufflait sur la plage et je m’y abandonnai avec gratitude, les yeux fermés. Quand je les rouvris, elle était là.

Elle était plus grande que moi, mais aussi que toutes les femmes que j’avais jamais vues. Elle avait détaché ses cheveux noirs dans son dos, et sa peau brillait, lumineuse et d’une pâleur improbable comme si elle absorbait les rayons de la lune. Elle était si proche que je pouvais sentir son odeur, un mélange d’eau de mer et de miel brun foncé. Je respirais à peine. Je n’osais pas.

— Alors, c’est toi, Patrocle.

Je tressaillis au son de sa voix, rauque et râpeuse. Je m’étais attendu à un bruit de carillon, et non au crissement des vagues sur les rochers.

— Oui, déesse.

Son visage fut parcouru d’une onde de dégoût. Ses yeux étaient différents de ceux des humains : noirs au centre, et pailletés d’or. Je n’arrivais pas à m’obliger à la regarder en face.

— Ce sera un dieu, proclama-t-elle.

À court de mots, je gardai le silence. Elle se pencha en avant, et je crus presque qu’elle allait me toucher. Évidemment, elle n’en fit rien.

— Comprends-tu ?

Je sentis sa respiration sur ma joue. Loin d’être chaude, elle était glacée comme les profondeurs de l’océan. Comprends-tu ?

Il m’avait prévenu qu’elle détestait devoir attendre.

— Oui.

Elle se pencha encore plus près, menaçante. Sa bouche était une entaille rouge, pareille à un estomac éventré pour un sacrifice, sanguinolent et prophétique. Derrière ses lèvres retroussées, ses dents brillaient, aussi pointues et blanches que l’os.

— Parfait.

Comme pour elle-même, elle ajouta avec désinvolture :

— De toute façon, tu seras mort bien assez tôt.

Sur ce, elle se retourna pour plonger dans les flots, sans laisser la moindre vague derrière elle.



Je ne rentrai pas directement au palais. C’était impossible. À la place, j’allai m’asseoir dans l’oliveraie au milieu des troncs tordus et des fruits déjà tombés. J’étais loin de la mer. Je n’avais pas envie de sentir l’odeur du sel.

Tu seras mort bien assez tôt. Elle avait prononcé cette phrase froidement, d’un ton factuel. Elle ne voulait pas que je sois le compagnon de son fils, mais je ne valais pas la peine d’être tué. Pour une déesse, quelques décennies de vie humaine représentaient à peine un inconvénient.

Elle souhaitait aussi qu’il devienne un dieu. Pour elle, c’était simple, une évidence. Un dieu. Je ne pouvais pas imaginer Achille ainsi. Les dieux étaient insensibles et distants, aussi lointains que la lune. Ils n’avaient rien à voir avec ses yeux vifs, la chaleur malicieuse de ses sourires.

Sa mère avait d’ambitieux désirs. Rendre quelqu’un immortel était difficile, même s’il s’agissait d’un demi-dieu. C’était certes déjà arrivé à Héraclès, Orphée et Orion, désormais assis dans les cieux où ils trônaient telles des constellations et festoyaient avec leurs pairs en buvant de l’ambroisie. Cependant, ces hommes avaient d’abord été des fils de Zeus aux tendons fortifiés par le sang divin le plus pur qui soit, l’ichor. Thétis, elle, était une déesse mineure parmi les dieux mineurs, une simple Néréide. D’après la légende, ces divinités-là devaient user de cajoleries et de flatterie ou de faveurs obtenues auprès de dieux plus puissants. Elles ne pouvaient pas accomplir grand-chose par elles-mêmes, à part vivre pour toujours.

— À quoi penses-tu ?



Achille était venu me chercher. Sa voix résonna dans le verger silencieux, mais je ne sursautai pas. Je m’attendais plus ou moins à sa venue. Je l’avais même souhaitée.

— À rien, répondis-je.

Je mentais. J’imagine qu’on ment toujours dans ces cas-là.

Il s’assit près de moi. Ses pieds nus étaient couverts de poussière.

— T’a-t-elle annoncé que tu allais mourir bientôt ?

Je fis volte-face pour le regarder avec effroi.

— Oui.

— Je suis désolé.

Le vent agita les feuilles grises au-dessus de nous, et quelque part, j’entendis une olive tomber avec un léger poc.

— Elle veut que tu deviennes un dieu, repris-je.

— Je sais.

Son visage se tordit de gêne, et malgré moi, je fus soudain un peu rasséréné. Sa réaction était si enfantine. Si humaine. Comme s’il venait de me dire : « Les parents sont tous les mêmes ! »

Il fallait malgré tout que je lui pose la question : je ne pourrais pas aller de l’avant sans en connaître la réponse.

— Veux-tu…

J’avais beau m’être promis d’être fort, j’eus une brève hésitation. Pourtant, j’étais resté assis dans le verger à répéter inlassablement les mêmes mots en attendant son arrivée.

— Veux-tu être un dieu ?

Dans la semi-obscurité, ses yeux étaient sombres. Je n’arrivais pas à discerner les habituels éclats dorés dans le vert de ses iris.

— Je n’en sais rien, finit-il par répondre. Je ne sais pas ce que ça veut dire, ni comment ça se passe.

Il baissa la tête vers ses mains qui entouraient ses genoux.

— Je ne veux pas partir d’ici. D’ailleurs, quand cela arriverait-il ? Bientôt ?

J’étais désemparé. J’ignorais tout de la façon dont les dieux étaient constitués, moi, simple mortel.

Le front plissé, il poursuivit d’une voix plus forte :

— Et puis, est-ce que l’Olympe existe vraiment ? Ma mère ne sait même pas comment s’y prendre. Elle prétend que si. Elle pense que si je deviens célèbre…

Il ne termina pas sa phrase.

Mais je comprenais au moins cette partie-là.

— Les dieux t’accepteront de leur plein gré.

Il hocha la tête. Cela dit, il ne m’avait toujours pas répondu.

— Achille.

Il se retourna vers moi avec une sorte de stupéfaction furieuse, le regard encore empli de frustration. Il avait à peine douze ans.

— Veux-tu être un dieu ?

Cette fois-ci, ce fut plus facile.

— Pas encore.

Même si je n’avais pas eu conscience d’avoir le cœur serré, je me sentis un peu mieux. Je n’allais pas le perdre tout de suite.

Il posa son menton sur sa main. Ses traits paraissaient encore plus fins que d’habitude, comme sculptés dans le marbre.

— Par contre, j’aimerais être un héros. Je crois que je pourrais y arriver. Si la prophétie est vraie. S’il y a la guerre. Ma mère dit que je suis encore meilleur qu’Héraclès.

J’ignorais comment répondre. Était-ce l’aveuglement maternel ou la réalité ? Peu importait. Pas encore.

Il garda le silence quelque temps avant de me demander très vite :

— Tu voudrais être un dieu, toi ?

Qu’il me pose une question pareille au milieu de la mousse et des olives me parut très drôle. J’éclatai de rire, et un instant plus tard, il m’imita.

— Je ne pense pas que ça risque de se produire, répondis-je avant de me mettre debout et de lui tendre la main, qu’il prit pour s’aider à se relever.

Nos tuniques étaient poussiéreuses, et en séchant, le sel qui s’était déposé sur mes pieds me chatouillait un peu.

— J’ai vu qu’il y avait des figues dans la cuisine, annonça-t-il.

Nous n’avions que douze ans, un âge trop tendre pour broyer du noir.

— Je te parie que